jeudi 7 février 2013

Victoria Palace Hôtel : Embellissement du Hall

Embellissement du Hall

Suite à une décision prise à la dernière minute, le Victoria Palace Hôtel se fait une joie d’annoncer que la Réception et le Hall de l’hôtel feront l’objet de travaux d’embellissement et d’une légère transformation qui débuteront le lundi 11 février 2013.

Ce projet n’implique pas de travaux lourds ou qui affecteraient la structure de l’édifice, rien qui puisse causer du bruit ou une gêne notable pour nos clients. Néanmoins nous tenons à les avertir que jusqu’à fin février, d’un point de vue visuel, la Réception ne sera pas au mieux. Afin de ne pas gêner nos clients, la plupart des travaux seront menés entre les heures de 10h et 17h, les heures pendant lesquelles la plupart de nos hôtes sortent profiter de Paris. Les travaux seront strictement circonscrits à la Réception et au Hall et n’affecteront ni les étages, ni la salle des petits-déjeuners, ni le bar. Il n’y aura rien qui saurait causer le moindre désagrément tôt le matin, ni en soirée, ni la nuit. Presque tous les travaux de peinture seront exécutés avec des peintures à base d’eau afin d’éviter les odeurs désagréables.

Pendant cette campagne d’embellissement nous nous efforcerons, bien-sûr, de maintenir nos espaces publics dans l'état le plus présentable possible et nous espérons que nos clients se montreront compréhensifs. Nous espérons aussi qu’ils seront heureux du résultat final. Que tous ceux qui connaissent et aiment le Victoria Palace Hôtel se rassurent : nous resterons résolument fidèles au style traditionnel qui incarne si bien l’esprit de notre établissement centenaire.

dimanche 9 décembre 2012

Exposition : La Collection Michael Werner - 5 octobre 2012 au 3 mars 2013

La Collection Michael Werner

Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, Palais de Tokyo – 5 octobre 2012 au 3 mars 2013

Michael Werner et le monde de l’art contemporain

Parmi les gloires du siècle des lumières figure en très bonne place la tentative d’un groupe d’intellectuels français de rendre accessible une synthèse de tout le fonds de savoir de l’humanité grâce à une publication généralement connue sous le nom de l’Encyclopédie Diderot-d’Alembert. Au vingtième siècle une entreprise comparable a vu le jour sous la forme de la vaste et… encyclopédique série de livres (proposés à un prix abordable) qui constituent la collection « Que Sais-Je » publiée par les Presses universitaires de France depuis 1946. Chaque ouvrage est confié à un spécialiste de l’un des environ huit cents sujets abordés et se propose d’offrir au non-spécialiste en très exactement 128 pages, tous les éléments nécessaires à une base solide sur le sujet, quel qu’il puisse être. Contrairement à l’Encyclopédie dont les volumes n’ont été publiés qu’une fois, les livres de la collection « Que sais-je ? » sont régulièrement remis à jour suivant l’évolution des connaissances. Dans l’édition de 1992 de celui consacré à L’Art contemporain par Anne Cauquelin, cette dernière entreprenait le périlleux exercice de définir l’art de l’actuel sans se fourvoyer dans un énième historique de l’art du vingtième siècle, y compris Picasso, Duchamp et tutti quanti. Dans un monde où l’art peut revêtir la forme de mots peints sur un mur, d’une projection vidéo ou de plus ou moins tout ce que l’on voudra, comment départager ce qui est art de ce qui ne l’est pas ? De par sa nature même, l’art contemporain manque du recul qui permettrait d’établir une hiérarchie de l’art « important » par opposition à l’art « voué à l’oubli ». Donc de quels critères pourrait-on disposer ? L’autrice trouva une réponse à la fois lumineuse et crédible, bien qu’un rien impertinente : bien qu’elle ne l’ait pas formulée exactement en ces termes, on peut résumer sa pensée ainsi : était art contemporain tout ce que le galeriste new-yorkais Leo Castelli (décédé en 1999) nommait art contemporain ; si ce dernier proposait une œuvre à la vente, c’était de l’art. Et si c’était Leo Castelli qui vendait, l’art en question était, de ce fait même, « important » (c’est-à-dire cher).

Si l’on voulait chercher un équivalent européen à Castelli en termes d’influence, ce serait sans doute le galeriste allemand Michael Werner. À tel point que quand ce dernier a décidé d’ouvrir une succursale à New York il l’installa dans les anciens locaux de Leo Castelli sur la 77e rue Est. Il y a une trentaine d’années, lorsque je travaillais pour une galerie ici à Paris, j’étais gêné et horripilé par l’obséquiosité veule des galeristes parisiens (et de tout le microcosme de l’art contemporain français), toujours tournés vers Léo Castelli à New York ou Michael Werner à Cologne pour leur dire quels artistes étaient en pointe et lesquels étaient à la traîne au lieu de s’en remettre à leur propre jugement et de rechercher leurs propres artistes en France. C’était d’autant plus choquant que d’une manière générale les Français—surtout dans les domaines culturels—font preuve d’une grande indépendance. Aujourd’hui, avec l’âge, j’ai modéré mon jugement, ayant compris que les galeristes avaient des affaires à faire tourner, qu’ils avaient besoin d’acheteurs, lesquels acheteurs exigeaient le label de garantie Léo Castelli ou Michael Werner avant de se décider à verser des sommes plus que rondelettes pour… Pour quoi, au fait ? C’était bien là la question, n’est-ce pas ?

La collection de Michael Werner

Que je fasse amende honorable dès le départ. Lorsque j’ai ouï parler d’une exposition de quelques 900 (oui, neuf cents !) œuvres de la collection personnelle de Michael Werner (y compris 60 des 127 œuvres qu’il a récemment données au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris) j’ai cru que cela serait un exercice un rien vulgaire, une sorte de catalogue destinée à faire monter les prix de sa collection. Je me suis dit : « il n’est plus tout jeune (après tout, il a ouvert sa première galerie à Berlin en 1964) et il veut probablement réaliser son investissement ». La meilleure façon de s’y prendre est d’organiser quelques expositions avant de remettre toute la collection entre les mains de Sotheby’s ou Christie’s pour la liquider. Bien sûr je pensais qu’elle se composerait exclusivement d’artistes allemands tels que Bazelitz, Immendorf, Lüpertz et Penck qui sont les piliers de la galerie. Jamais je n’aurais imaginé que cette exposition pût se révéler l’incarnation lumineuse d’une intelligence esthétique, une sorte de vagabondage à travers l’expression d’un goût personnel, par bonheur exempte des litanies resucées qui ont la fâcheuse habitude de reparaître chaque fois qu’il est question de l’art du vingtième siècle. Une des grandes forces de cette exposition est que sans présenter un seul Picasso, Miró, Pollock, Rothko ou Warhol—et encore moins de Buren ou de Koons—elle réussit toutefois à englober le siècle en entier.

Grâce à la grande quantité d’œuvres exposées, bien qu’une quarantaine d’artistes soient représentées, chacun est bien représenté avec plusieurs œuvres. Et à la différence de ce que l’on voit trop souvent dans les musées de provinces reculées et chez quelques collectionneurs, dans la plupart des cas les œuvres exposées ici sont précisément celles qui ne présentent pas les caractéristiques « emblématiques » de l’artiste : André Derain est présent avec une série de vingt-et-un masques de bronze fantasmagoriques, mais pas une seule peinture de sa période fauve ; parmi les œuvres de Lucio Fontana, pas la moindre incision ne se profile ; pour Joseph Beuys, l’absence de feutre et de croix rouge est totale ; la seule œuvre exposée d’Yves Klein est rouge. Le moins que l’on puisse en dire est que cela fait du bien.

L’ampleur thématique de l’exposition est tout aussi surprenante : alors que je m’attendais à n’y voir que des œuvres des années Quatre-Vingts, Quatre-Vingt-Dix ou de la première décennie du nouveau siècle (et il y en a beaucoup), sont présentées aussi des œuvres de Fautrier, Derain et Picabia, ainsi que des Expressionistes allemands des années Vingt et Trente et même des œuvres plus anciennes de Willem Lehmbrück et du sculpteur abstrait Otto Freundlich. Par bonheur, rien n’est présenté par ordre chronologique : ce n’est pas un cours d’histoire de l’art du vingtième siècle, c’est une errance sélective par de riches chemins de traverse à travers un siècle artistique bousculé ; une sorte de baguenaude dans une prairie artistique où l’on se retrouve face aux bronzes monumentaux de Markus Lüpertz, dont la Daphné se dresse telle un chêne puissant soutenant le ciel ; l’œuvre conceptuel, éthéré de Marcel Broodthaers pourrait tenir le rôle des corymbes et les joyeux boutons d’or seraient les nus féminins à l’encre sur papier, si élégants et si calligraphiques de Jean Fautrier. Et puisqu’il est question de prairies, deux salles entières sont consacrées à Per Kirkeby ; entre autres on y trouve certains de ses paysages lumineux des années Soixante, avant qu’il n’ait défini le style Kirkeby par lequel nous le connaissons aujourd’hui.

Parmi les autres découvertes je signalerais Eugen Schönebeck. Il était très proche de Baselitz, l’artiste vedette de Michael Werner depuis les débuts de sa galerie, mais contrairement à Baselitz, Schönebeck a cessé de peindre et a suivi d’autres voies. Il y a aussi l’étrange et merveilleux Friedrich Schröder-Sonnenstern et tant d’autres, certains plutôt obscurs, d’autres par trop célèbres, mais tous révélés sous un jour nouveau grâce à cette exposition et tout particulièrement l’œuvre protéiforme de Francis Picabia.

En un mot, c’est une exposition à voir à tout prix, même si vous croyez que vous n’aimez pas l’art passé les Impressionistes. Elle n’est pas la énième exposition à grand spectacle, emplie des œuvres sans cesse recyclées de l’un d’une poignée d’artistes « incontournables » et qui refera surface de manière presque identique d’ici quelques années dans un autre lieu. Non, celle-ci ne se verra qu’une fois, une occasion rare de plomber le regard d’un homme, de voir littéralement un esprit brillant à l’œuvre. Michael Werner est peut-être un marchand jusqu’au bout des doigts, mais il est aussi un collectionneur de génie.

Cette exposition offre aussi un avantage en nature pour le touriste harassé, fatigué de faire la queue : le jour où je suis allé la voir, il y avait peut-être une trentaine de personnes (y compris le personnel de surveillance) dans tout l’immense espace de l’exposition. Si vous ne vous résignez pas à faire la queue pour entrer au Louvre ou au Musée d’Orsay pour ensuite vous frayer un chemin en jouant des coudes afin de voir les chefs-d’œuvre reconnus, alors achetez juste la carte postale de Mona Lisa ou d’une meule de foin de Monet puis dirigez-vous vers le Palais de Tokyo pour vous offrir une expérience complètement différente et bien moins prévisible. Je m’y engage : je ne vendrai pas la mèche. De retour chez vous vos voisins ne saurant jamais que tous vos transports et extases à propos de La Joconde ne sont qu’une comédie…

jeudi 4 octobre 2012

Le Victoria Palace Hôtel a cinq étoiles!

Le Victoria Palace Hôtel a cinq étoiles!

Enfin, nous y sommes ! À partir du 1er octobre 2012, le Victoria Palace Hôtel est le tout dernier hôtel cinq-étoiles de la Rive gauche. C’est un peu comme un de ces anniversaires marquants : on se retrouve à la fois dans l’expectative et dans la crainte. Puis le lendemain on se réveille exactement la même personne que l’on était la veille. À ceci près que dans le cas présent il n’y a ni tout le rangement, ni toute la vaisselle à laver comme au lendemain d’une fête d’anniversaire.

Les Changements dans le Système du Classement Hôtelier

Pour ceux qui ne se seraient pas tenus à jour sur les arcanes du labyrinthe qu’est le classement hôtelier en France, voici ce qu’il faut savoir : en 2009 le ministère du tourisme a estimé que le système de classement alors en vigueur ne répondait plus aux besoins et attentes des clients d’hôtels et avait besoin d’un sérieux dépoussiérage. Une des décisions les plus importantes fut de créer une nouvelle catégorie cinq-étoiles. Jusque là la plus haute distinction en France était le quatre-étoiles, auxquelles pouvait s’accoler un « L » pour « Luxe » si l’hôtel remplissait certaines conditions supplémentaires, par exemple en ayant un restaurant, etc. Dans le fond, c’était l’équivalent d’un classement cinq-étoiles, mais il reposait sur des critères trop rigides et un peu dépassés qui ne rendaient plus compte de l’offre protéiforme du luxe dans le marché hôtelier français.

Dans le même temps le ministère du tourisme prit la décision de sous-traiter le processus du classement hôtelier : tout le tra-la-la de la chose a été refilé à Atout France (autrefois connu sous le nom Maison de la France) l’organisme chargé de promouvoir la France comme destination de tourisme. Au lieu que les inspecteurs fussent des fonctionnaires du ministère, Atout France agréerait un certain nombre d’agences autonomes qui à leur tour se chargeraient effectivement des inspections aux frais des hôtels inspectés. Dans le cas des quatre- et cinq-étoiles, les inspections seraient conduites par un « client mystère » suivies d'une visite officielle d’inspection au grand jour. Dans le cas d’un hôtel qui jugerait que le système de classement ne saurait en aucun cas faire justice à ses qualités et agréments, il existe l’option de ne pas être classé. Il se peut que nous voyions un certain nombre d’établissements de charme opter pour cette approche. Cependant, dans ce cas, depuis le 23 juillet 2012 interdiction leur est faite de faire quelque référence publique que ce soit à leur classement antérieur.

Hôtels cinq-étoiles sur la Rive gauche

Le principal effet du nouveau système de classement est d’offrir une reconnaissance officielle aux nombreux changements et efforts accomplis par les hôteliers parisiens au cours de ces dernières années. Alors que sous l’ancien classement il y avait pléthore d’hôtels trois-étoiles sur la Rive gauche et quelques quatre-étoiles, il n’y avait aucun établissement quatre-étoiles « Luxe ». Au fur et à mesure des améliorations réalisées dans les services et l’hébergement, de nombreux trois-étoiles migrèrent vers une sorte de catégorie quatre-étoiles un peu fourre-tout. Avec le nouveau classement beaucoup d’hôteliers ayant investi dans leur outil de travail et leurs services ont pu grimper d’une catégorie : quelques trois-étoiles notoirement excellents sont devenus des quatre-étoiles et quelques uns des quatre-étoiles sont passés dans la nouvelle catégorie des cinq-étoiles. À ce jour (4 octobre 2012) il y a cinq hôtels cinq-étoiles sur la Rive gauche, à savoir et par ordre d’ancienneté dans le classement : l’hôtel Montalembert, l’Esprit Saint-Germain, l’hôtel du Pont-Royal, l’hôtel Bel-Ami et, le dernier en date, le Victoria Palace Hôtel.

Et pour le cas ou vous vous poseriez la question… Non, cela ne veut pas dire que nous allons faire exploser nos prix du jour au lendemain. Cela ne veut pas dire non plus que nous allons devenir arrogants, prétentieux et imbus de nous-mêmes. Enfin, pas TROP imbus de nous-mêmes… Cela fait presque un siècle que nous sommes dans la partie (100 ans l’année prochaine !) et nous souhaitons continuer notre bonhomme de chemin comme nous l’avons toujours fait. Sauf que dans un premier temps je vais devoir coller beaucoup, beaucoup de petites étoiles de papier doré gommé sur mes dépliants et plaquettes… (Mais qu’est-ce qui m’a pris d’en faire imprimer 10.000 exemplaires il y quelques mois ???) Tout bien considéré, je suppose que c’est un peu comme faire la vaisselle après la fête d’anniversaire. Mais avec la gueule de bois en moins !

samedi 1 septembre 2012

Terroir Parisien ou Table d'Aki

Terroir Parisien ou Table d’Aki ?

Le Terroir Parisisien (de Yannick Alléno)
Maison de la Mutualité
20 rue Saint-Victor
75005 Paris

La Table d'Aki (d'Akihiro Horikoshi)
49 rue Vaneau
75007 Paris

Paris se compose d’une multitude de strates. Plus que des strates, ce sont des villes différentes qui, par une espèce de phénomène quantique, occupent un même espace physique tout en restant étrangères les unes aux autres. Elles s’entremêlent et se frôlent, mais ne se connaissent pas vraiment, comme le feraient les participants à une orgie géante dans une pièce obscure : on est conscient de la présence d’une multitude, mais on ne sait pas de combien au juste ; on perçoit qu’il y a de l’affairement autour de soi et parfois on frôle quelqu’un ; à l’occasion même on s’empare d’un autre corps. Mais qui est qui ? Et de quelle partie de quel corps s’est on emparé ? Personne ne saurait le dire vraiment : ce ne sont, les unes pour les autres, que des présences tâtonnées.

Le Terroir Parisien

Ces interpénétrations de mondes divergents sont particulièrement sensibles en matière de restaurants. Depuis peu, le nom qui revient sur les lèvres de mes clients est celui du nouveau bistro crée par Yannick Alléno : Le Terroir Parisien. Il va de soi que faire appel à des producteurs locaux est une bonne chose, que donner aux artisans l’occasion de montrer leur savoir-faire afin de séduire les palais des parisiens et des parisiens de passage est une idée excellente. Alors d’où vient mon bémol ? Serait-ce de la méfiance vis-à-vis d’un homme qui se veut le chantre du « localisme » —à l’instar d’un autre méga-chef, Alain Ducasse— mais dont l’empire gastronomique s’étend de Paris à Taïpei en passant par Marrakech, Beyrouth et Dubaï ? N’y aurait-t-il quand même pas comme une contradiction là ? Tous comptes faits, une chaîne, qu’elle soit chère et chic comme celles de MM. Alléno ou Ducasse, ou qu’elle soit cheap et innommable comme un  fast-food de base, ne restent-elles pas des chaînes, c'est-à-dire un « machin » que l’on implante n’importe où et à qui l’on demande de débiter un produit normalisé ? La mondialisation de la mode et du sac à main griffé est affligeante, mais la mondialisation de la haute gastronomie relève d’une sorte de tragédie. Ou peut-être tout simplement du ridicule?

Quoi qu’il en soit, depuis le mois de juin environ il y a au moins un client tous les deux jours pour m'interroger sur Le Terroir Parisien, preuve s’il en était besoin que les services de relations-presse de la machine Yannick Alléno connaissent leur boulot. (Curieusement, pour l’instant ce ne sont que des Américains ; sans doute les campagnes de communication vers le Brésil et l’Australie débuteront-elles l’année prochaine.) Voici donc Le Terroir Parisien rajouté à la liste des adresses « confidentielles et authentiques » que se refile la clientèle d’outre-Atlantique assoiffée de ce Paris éternel, simple et grandiose à la fois, à l’image de la Tour Eiffel. Comme il ne faut tacher de ne pas mourir idiot, me voici parti avec des amis cap sur la vénérable Maison de la Mutualité afin de découvrir le nouveau lieu dont cause New York.

Le décor est sobre, dans l’air du temps : c'est à dire gris. Grand zingue au milieu de la salle, tables distribuées alentour, bien espacées. Le plafond comprend des éléments en bois : bonne idée pour limiter le volume sonore dans ce grand espace. Rien à redire. Une imposante ardoise au mur donne la liste des fournisseurs : j’ai le plaisir de voir en tête Gilles Vérot, le charcutier de mon quartier dont je vénère tout particulièrement et le fromage de tête et le boudin blanc. Le personnel est très aimable et très enthousiaste. Nous commandons nos entrées : Salade de laitue avec foies de volaille, soupe froide de petits pois à la menthe, laitue poêlée avec un œuf poché. Puis nos plats : un sauté de poulet au vinaigre et oignons doux, un boudin noir avec purée ; un ris de veau aux câpres et oignons frais. Nous terminons avec un dessert pour trois, un bavarois « rubané » à la pistache et aux fruits rouges. Mes amis commandent des verres de vin blanc (simple chardonnay de Bourgogne) et je demande une bière. On m’explique que les bières sont locales et, comme je n’en connais aucune, je demande celle qui aura le plus de goût. On me suggère La Briarde, bière « mise en bouteille à la ferme ». Nous voici lancés.

Les plats arrivent. Tout est bon. Rien n’est magique. Tout a du goût, mais rien n’a vraiment de relief ni de caractère ; rien n’est pointu. La purée est de celles que l’on fait depuis les années 80 dans pratiquement tous les restaurants parisiens : chargée en beurre, délicieuse, mais trop riche et finalement, pas vraiment une purée... Je veux dire, pas comme j’en rêve : faite maison avec un goût de pomme de terre et de la légèreté en plus de la richesse, avec un texture plus proche de celle de la meringue italienne que de la mayonnaise. Mais je chipote. Tout est bon mais je ne traverserai pas Paris pour manger là ; encore moins l’Atlantique. En revanche, les prix sont raisonnables, donc si je me trouve dans le quartier, je j’y retournerais avec plaisir.

La Table d’Aki

Puis il y a un autre Paris dans une sphère conceptuelle située à des années-lumière des machines multinationales et des gros services de presse. C’est le Paris dans lequel on trouvera La Table d’Aki.

La Table d’Aki, c’est seize couverts dans un local grand comme la salle à manger chez moi, dans une rue presque totalement dénuée de commerces, la rue Vaneau. On peinerait à imaginer un endroit plus inattendu pour un restaurant. Il est tenu par M. Akihiro Horikoshi, d’où le nom « la table d’Aki ». M. Horikoshi est un de ces Japonais férus de cuisine française et qui ont totalement absorbé le sujet. Il ne s’agit pas de cuisine fusion ; il n’est pas question de grandes échappées expérimentales. La cuisine de M. Horikoshi est française, classique et totalement maîtrisée. Je dis bien « classique » : M. Horikoshi semble avoir échappé à la folie bistronomique et être resté fidèle à une idée plus ancienne de ce qu’est la grande cuisine française, faite de raffinement, d’élégance et de sophistication, en plus de la netteté des saveurs. Si la cuisine est classique, le cadre est d’un intemporel très dépouillé, simple même. Propre, élégant, à la limite de l’austère et s’ouvrant directement sur la minuscule cuisine : murs couleur mastic, sans tableaux ni appliques ; la seule note de couleur vient des enroulements de corde rouge qui retiennent les lumières tombant du plafond.

Comme cela semble se faire de plus en plus de nos jours (ex. Les Papilles), à la Table d’Aki il n’y a pas de carte au dîner, uniquement un menu dégustation du jour ; donc pas de choix. On pourrait dire « des menus » : le jour où j’y suis allé il y avait un menu à 40 € et un menu à 58 €. La différence entre les deux tenait à un plat supplémentaire et un poisson plus « noble ». (Pour le déjeuner cela se passe autrement : il y a des choix de plats.)Ceux qui jugent la qualité d’un restaurant au poids des portions risquent d’être un peu déçus : la recherche est dans la perfection des saveurs et des textures, pas dans la quantité. Pour autant, les portions étaient suffisantes pour moi et je n’avais pas faim en me levant de table !

En amuse-bouche, une mousse de poivrons onctueuse comme une glace, mais légère en plus avec un goût frais de poivron à chatouiller le cerveau. Elle nichait sur un coulis de tomate sucré et fruité comme on en rêve. Suivit un gazpacho dans lequel nageaient quelques langoustines et des « vermicelles » de concombre. On hésite presque à l’appeler un gazpacho tellement, depuis les années soixante et la découverte de la Costa del Sol en vacances à bas prix, on nous a servi de mauvais gazpacho, vague jus de tomate industriel additionné de concombres… Celui-ci n’avait rien à voir : frais, fruité… et ces langoustines avec un goût intense et déconcertant de… langoustine !

Le premier plat (uniquement dans la formule à 58 €) était un filet de rouget à la peau croustillante et la cuisson parfaite, posé sur un caviar d’aubergines fumées avec un filet de pesto. Un aveu : je ne mange pas d’aubergines. Je n’aime ni leur texture, ni leur saveur et qui plus est, elles me font gratter le palais. J’ai goûté à ce caviar d’aubergines, puis j’ai mangé tout ce que j’ai pu, en sauçant. Le goût fumé ouvre des perspectives extraordinaires pour cet humble légume ; peut-être même les portes du paradis. En second plat, la formule à 58 € offrait du turbot avec une purée de céleri et une sauce à la badiane ; la formule à 40 € offrait la même chose, mais en substituant du cabillaud. Ce dernier était bon, mais en comparaison avec le turbot, ce n’était tout simplement plus le même plat. De toute évidence, l’équilibre des saveurs avait été pensé pour le turbot, la subtilité de la note de badiane sublimant la saveur délicate du poisson. Du grand art, dans la conception et dans l’exécution.

En dessert, un cheese-cake accompagné de myrtilles et de mûres. Ce cheese-cake n’est qu’un parent assez éloigné de celui de New York : il s’est allégé, il s’est raffiné, il a co-opté toutes sortes de saveurs florales et en plus il a acquis une pâte croustillante. Malgré mon grand amour pour le cheese-cake new yorkais, à cause de son côte riche et lourd j’ai du renoncer à en manger il y a une trentaine d’années, alors que celui de M. Horikoshi, ma foi…

La carte des vins est limitée, mais les prix le sont aussi. Nous avons opté pour un Pouilly Fumé de Denis Gaudry à 32 €, un vin plus solide que ce à quoi nous nous attendions et qui a parfaitement accompagné notre turbot.

J’ai bien de la chance : mon chez moi est à quelques centaines de mètres La Table d’Aki. Mais même si je devais traverser tout Paris, je ferais le chemin pour me retrouver dans ce petit lieu en exemplaire unique, qui n’essaie pas de se décliner en concept mondial. Je traverserais Paris pour me retrouver, si je puis dire, entre les mains de M. Horikoshi soi-même. Peut-être même traverserais-je l’Atlantique. Mais il s’agit ici d’un autre Paris que celui de Terroir Parisien. Qui plus est, je me demande si ce n’est pas celui-ci qui mériterait le plus de s’appeler du nom de celui-là.

vendredi 10 août 2012

How to Become Parisian in One Hour - spectacle d'Olivier Giraud

How to Become Parisian in One Hour

Un spectacle d'Olivier Giraud

 

Il y a deux ans environ, mon amie Antoinette Azzurro de Paris Personalized s’est mise à parler d’un spectacle qu’elle portait aux nues—selon elle un des plus drôles qu’elle a jamais vus—qui s’appelait How to Become a Parisian in One Hour (Comment devenir parisien en une heure). Nous avons alors échafaudé des plans avec des amis pour y aller en groupe, puis pour diverses raison tout est tombé à l’eau et cela ne s’est pas fait.

Mais je n’avais pas oublié son enthousiasme et la semaine dernière, profitant du fait que le spectacle a changé de théâtre et qu’il est désormais possible d’acheter les billets sur internet, avec quelques amis nous y sommes allés. J’avais l’impression d’être la dernière personne à Paris qui ne l’avait pas vu.

Pour l’été 2012 M. Giraud et son one-man-show sont hébergés au Théâtre des Nouveautés sur le boulevard Poissonnière, tout près du Hard Rock Café. Et si entre les deux votre cœur balance, ce n’est peut-être pas la peine de lire plus avant : je doute fort que vous soyez prêt pour l’humour décapant de M. Giraud. Si vous vous décidez à aller voir le spectacle, en toute charité je me dois de vous faire part d’une réserve (et ce sera la seule) : de toute évidence les sièges du Théâtre des Nouveautés ont été conçus par la même personne au génie sadique de laquelle l’humanité doit l’instrument de torture pseudo-médiéval appelé vierge de fer. Si vous souhaitez pouvoir vous lever et sortir du théâtre sur vos propres jambes, veillez à vous asseoir précautionneusement. J’ai cependant une bonne nouvelle : pendant la durée du spectacle, vous rirez de si bon cœur que vous ne ressentirez pas le désagrément de l’assise, sur le moment tout du moins.

Le spectacle d’Olivier Giraud est une formidable satire à la fois des Français et des Américains, chargeant les caricatures jusqu’au ridicule le plus achevé. Quelques autres nationalités en prennent aussi pour leur grade. Le spectacle fonctionne parce que M. Giraud n’a peur de rien et de toute évidence il n’a l’intention d’épargner personne, quelle que soit la composition par nationalités de son public. Le spectacle est drôle ; il est presque cruel ; il n’a pas été éviscéré par l’auto-censure.

Il débute avec une Marseillaise (oui, l’hymne national français) reprise en chœur avec l’assistance. Rassurez-vous, vous n’êtes pas obligé de vous lever parce que les Français expriment autrement leur patriotisme. (Et surtout, quoi que vous fassiez, ne vous tenez pas avec la main sur le cœur comme cela se ferait aux États-Unis pour The Star-Spangled Banner. Je sais que c’est par pure politesse, mais les Français ne comprennent pas. C’est une des questions que l’on me pose le plus fréquemment : pourquoi les Américains chantent-ils leur hymne national avec leur main dans cette position étrange, comme s’ils cherchaient à jouer avec les perles d’un collier inexistant ou signaler les débuts d’une crise cardiaque ? J’ai renoncé à expliquer : les Français ne comprennent pas.)

L’expression réelle du patriotisme français vient peu après, avec le camembert.

Pendant son spectacle, M. Giraud incarne les différences de comportement entre les Français et les Américains dans sept contextes : 1) dans un magasin ; 2) au restaurant ; 3) dans un taxi ; 4) dans le métro ; 5) en boîte de nuit ; 6) en simulant un orgasme ; 7) à la recherche d’un appartement. Ces différents cas de figure lui fournissent toute latitude pour provoquer et amuser tout un chacun, cependant qu’il compose ses charges avec des traits si outrés qu’elles ne sauraient sérieusement offenser personne. Néanmoins il reste à ses créations suffisamment de points communs avec des personnes que l’on a pu connaître ou croiser : l’Américaine hyper-émotive qui ne sait pas distinguer une démarche sensuelle d’avec une pole dance de strip-teaseuse ; le Parisien odieux dont l’impolitesse ordinaire fait frémir, et dont le signe distinctif est une sempiternelle moue de dégoût. Oui, c’est vrai que l’un et l’autre existent. (Erratum : j’ai écrit plus haut  que ce spectacle ne saurait sérieusement offenser personne ; c’était un petit mensonge puisque j’ai rencontré un couple qui ont été scandalisés par le contenu sexuel du spectacle. Bon…. Mais enfin, ils s’attendaient à quoi ? Nous sommes à PARIS ! Bien sûr qu’il est question de sexe!)

Au-delà de son humour hardi et de son sens aigu de l’observation, les deux atouts les plus frappants dont dispose M. Giraud sont 1°) son visage extraordinairement mobile et 2°) l’attention qu’il porte à son public : il écoute et enregistre réellement ce que lui lancent les spectateurs pour pouvoir rebondir sur des détails, sans parler du fait qu’il en fait monter sur scène pour des exercices de parisianisme appliqué. Qu’il garde encore toute cette fraîcheur et cette disponibilité après trois années de ce spectacle,  c’en est presque troublant et explique son succès bien mérité tant auprès des Français qu’auprès des touristes. Le soir où j’y suis allé, je pense qu’au moins 40% des spectateurs (à la louche) étaient parisiens, bien que le spectacle soit entièrement en anglais. (Disons plutôt, surtout en anglais : il y a aussi un certain nombre de truculences parisiennes bien senties). La facilité qu’a M. Giraud est d’autant remarquable que, selon sa biographie tout du moins, il n’est ni comédien, ni comique de formation, mais cuisinier et sommelier. C’est en ces qualités qu’il a travaillé pendant plusieurs années aux États-Unis et qu’il a pu observer sur place, et la clientèle américaine, et cette engeance de Français pète-sec et bougon qu’elle attend. Son spectacle est un pur délice.

mardi 27 mars 2012

Le Petit Verdot : 75 rue du Cherche-Midi

Le Petit Verdot

[Mise-à-jour de mars 2012 : À partir de mars 2012 et pour des raisons qu’il est seul à connaître, M. Ishizuka nous a fait savoir qu’il n’accepterait plus de réservations venant du Victoria Palace Hôtel. Cela n’affecte en rien l’estime et l’admiration que j’ai pour son restaurant, mais cela signifie que nous ne pouvons plus aider nos clients qui souhaiteraient réserver une table au Petit Verdot. Il faudra qu’ils le fassent eux-mêmes, en direct. Nous ne comprenons absolument pas les raisons de cette décision et nous la regrettons.]

C’est un paradoxe : au vu de l’offre pléthorique en matière de restaurants à Paris, je suis toujours frappé par combien il est difficile de trouver chaussure au pied de tout un chacun, si je puis m’exprimer ainsi. Dans nombre d’autres villes, l’offre se limitant à quelque trois ou quatre incontournables, proposer au touriste une ou deux adresses qui paraissent les plus adéquates ne pose pas de problème majeur. Mais à Paris l’on pourrait facilement proposer une centaine de restaurants, tous remarquables et donc la question se pose encore et toujours : pour tel client, quel restaurant suggérer plutôt qu’un autre ? Car chacun de ces restaurants est remarquable à sa manière.

Malgré sa petite taille, Le Petit Verdot est un lieu exceptionnel mais force est de reconnaître dès l’abord qu’il ne conviendra pas à tout le monde. Pour résumer : la nourriture y est exquise ; le décor est pour ainsi dire inexistant ; ses prix sont trop chers pour le petit restaurant de quartier qu’il paraît être , mais ne sont pas chers pour la qualité et le raffinement de sa cuisine. Et voici toute la difficulté : Le Petit Verdot est inclassable et ne se conforme à aucune loi du genre. Or, la plupart des clients qui demandent un restaurant ont déjà dans la tête une idée concernant, soit le décor, soit les qualités physiques du personnel de salle, soit le linge, soit le classement dans tel ou tel guide : tous ces éléments contribuent à former l’impression qu’aura le client et pour d’aucuns compteront bien plus que ce qui leur est servi dans l’assiette. Et bien entendu, ceci personne ne l’avouera jamais : nous nous imaginons tous fines gueules et dotés d’un palais à la subtilité incommensurable. Face à la profonde mais discrète originalité du Petit Verdot, certains risquent de se retrouver presque désemparés, privés de tous leurs repères.

La première originalité s’incarne en la personne du propriétaire, M. Hidéya Ishizuka. Par son nom, on sait déjà qu’il est japonais, mais il ne sert ni sushi, ni teppanyaki. La cuisine proposée au Petit Verdot est résolument française. M. Ishizuka a derrière lui tout un parcours sur lequel il reste discret : après avoir travaillé dans quelques uns des restaurants les plus prestigieux de la Capitale, il décida qu’il en avait assez du monde tape-à-l’œil de la grande restauration, avec ses jeux de pouvoir et de personnalités. Il résolut donc d’ouvrir un petit établissement à échelle humaine qui servirait une cuisine simple et bonne. Son refus du monde médiatico-gastronomique l’amena même en 2010 à mettre à la porte de son restaurant M. François Simon, le critique gastronomique du Figaro, parce que M. Ishizuka ne voulait pas rentrer dans ce jeu de média et de personnalités.

Il fit aussi le choix de travailler sans personnel de salle. Il s’occupe personnellement de tous ses clients et préfère laisser des tables vides et refuser du monde plutôt que d’en accepter trop et de ne pas pouvoir donner à ses clients un bon service. (Si vous voulez y aller, il n’a pas d’autre choix que réserver à l’avance !) Sa manière de travailler est à l’opposé de tous ces chefs médiatisés qui ouvrent des restaurants à droite et à gauche dans le monde entier et à travers Paris. Comme eux, ce n’est pas lui au fourneau, mais contrairement à eux, il ne fait pas semblant et il veille attentivement à tout ce qui passe de la cuisine en salle.

Sa carte des vins est sans doute une des plus extraordinaires de tout le quartier. Elle est en deux parties : les premières pages contiennent de bons vins à des prix raisonnables, commençant généralement autour des 35 euros la bouteille et allant jusque vers les 200 euros. La carte comprend aussi une sélection étonnamment fournie de champagnes, d’autant plus surprenante au vu de la simplicité du cadre. Derrière cette première carte de vins il y en a une deuxième, entièrement constituée des plus grands noms du Bordelais dans des millésimes extraordinaires et à des prix qui ne le sont pas moins, dépassant allégrement les mille euros sans état d’âme. L’explication se trouve dans le passé de sommelier de très haut niveau de M. Ishizuka.

L’intérêt majeur du Petit Verdot réside en la qualité exceptionnelle de la cuisine. Bien que M. Ishizuka ait démarré avec l’intention de produire une cuisine bonne mais simple, il y a quelques années ses instincts ainsi que son amour d’une cuisine sérieuse et raffinée l’ont dévié de ce projet, ce dont on ne peut que le féliciter. Ce qu’il sert aujourd’hui est tout simplement exquis, pensé avec le plus grand soin, soignant particulièrement les contrastes de textures et de parfums sans pour autant les dénaturer. Les plats sont élégamment présentés, mais sans recherché ridicule. De la nourriture qui n’a pas honte d’être de la nourriture. La dernière fois que j’y ai dîné c’était au plus profond de l’hiver, une saison qui représente souvent un défi pour les cuisiniers puisque c’est le moment où font défaut tous les fruits et légumes joyeux et colorés de l’été. Sans doute est-ce pour cela que certains vivent l’arrivée de l’hiver comme un deuil et que l’on gaspille tant de ressources pour produire ou faire venir à grand frais depuis des pays lointains des aberrations telles que les pêches en janvier. Pour qui sait s’y prendre, les légumes-racine—et même les redoutables choux de Bruxelles—peuvent être une joie saisonnière à légal des produits des saisons chaudes.

En guise d’entrée j’ai choisi une mousse de topinambours légère et savoureuse entourée de moules d’Espagne et de tranches de veau cru. La juxtaposition de ces éléments avait de quoi surprendre mais j’ai appris à faire confiance au Petit Verdot et j’en ai été bien récompensé. Le tout était superbe : les contrastes de saveurs et de textures jouaient les uns avec les autres comme autant d’enfants espiègles sur un manège. Mon commensal, lui, avait choisi un assemblage de sot-l’y laisse avec des girolles, des crevettes et un œuf mollet. Encore quelque chose de déroutant, mais la joie qui se lisait sur son visage était la preuve que c’était une réussite. Plutôt qu’un jeu de contrastes, cette entrée-là était une sorte de plein chant de parfums d’hiver intimement entrelacés.

En plat principal il opta ensuite pour une canette de Vendée « aux navets variés » et en effet, il y en avait de toutes les formes et couleurs avec des contrastes de parfums et de textures. Pour ma part, j’avais commandé du chevreuil avec une sauce au vin et au genièvre, accompagné de champignons. La canette et le chevreuil étaient tous deux cuits à la perfection et constituaient un véritable hymne aux délices d’une cuisine d’hiver de virtuose, mettant en œuvre les produits les plus appropriés à la saison. D’humeur un rien euphorique, nous avons accompagné tout ceci d’une bouteille de Volnay chaleureux et sensuel de Chantal Lescure ; un peu cher, certes, mais cette cuisine le méritait.

Par goût, souvent mon compagnon de table et moi-même nous accordons pour ne pas prendre de dessert, mais ce soir-là nous avions tous deux envie d’un petit quelque chose qui rafraîchirait le palais et changerait la tonalité à la fin du dîner. Nous avons donc décidé de partager un savarin de châtaigne accompagné d’une glace à la gentiane. Encore une fois, un accord parfait et inattendu. La gentiane est une jolie fleur bleue qui pousse dans les Alpes et qui produit un extrait quelque peu amer et franchement bizarre qui sert dans beaucoup d’apéritifs, notamment dans la Suze, aujourd’hui très démodée. Utilisée dans une crème glacée elle apportait une petite note fleurie et exotique qui exaltait la douceur presque un rien lourde de la châtaigne. Une note finale parfaite pour notre dîner d’hiver.

Le Petit Verdot est un restaurant hors du commun, ainsi que M. François Simon lui-même l’a reconnu avec élégance et fair-play après en avoir été éjecté. C’est un endroit pour le véritable gastronome, qui ne se préoccupe ni du décor ni du paraître et qui veut bien se laisser conduire pars des sentiers et des chemins de traverse qu’il n’avait pas prévus au départ. Puisque la cuisine est faite avec des produits frais et saisonniers, comme beaucoup de restaurants à Paris la carte est un peu limitée et ne conviendra guère à ceux qui ont de longues listes de choses qu’ils rechignent à manger, ou à ceux qui ont une idée trop précise de ce qu’ils voudraient y trouver. Le Petit Verdot ne se force pas à chercher la bizarrerie ou l’insolite, mais n’a pas peur non plus de suivre un caprice ou de laisser la saison et les parfums dicter des harmonies qui leur sont propres. C’est un des rares cas où non seulement je veux bien me laisser dicter, mais encore où j’en redemande.

vendredi 3 février 2012

French Children Don't Throw Food

DRUCKERMAN (Pamela)

French Children Don’t Throw Food  (London, Doubleday).

À paraître aux États-Unis aux éditions Penguin sous le titre Bringing up Bébé

 

Voici sans aucun doute le meilleur livre paru à propos de la France et des Français depuis bien longtemps. Pendant que je le lisais j’ai été frappé par le manque de ces bourdes monumentales, de ces jugements rapides à l’emporte-pièce et de simples invraisemblances qui figurent dans trop d’écrits sur la France. Ces défauts sont souvent dus à des excès de zèle francophile ou francophobe, voire d’un mélange toxique des deux. Madame Druckerman avoue son ambivalence envers Paris et les Français et peut-être est-ce cela qui lui a donné le détachement nécessaire à une analyse solide.

Le sujet de son ouvrage est comment les Français élèvent leurs enfants ce qui l’amène naturellement à mettre au jour les rouages internes d'un fonctionnement propre à la France, de pousser jusqu’au cœur de ce qui fait que les Français sont français : la place incontournable de la gastronomie comme LA grande source de plaisir dans la vie ; l’exigence qui paraît au premier abord presque paradoxal sur des comportements extrêmement codifiés (alias la civilité ou la politesse) qui s’accompagne d’une grande tolérance vis-à-vis des choix des autres (alias s’occuper-de-ses-oignons). Plus important peut-être, elle montre le très grand sérieux avec lequel les Français jouent leur rôle de parents : pourvoyant à leurs besoins matériels et éducatifs, les encourageant à s’épanouir tout en veillant à ce qu’ils acquièrent un cadre structuré ; en somme donnant à leurs enfants les outils dont ils auront besoin pour prendre leur place dans une société aussi complexe que l’est la française. Il y a un gouffre entre la conception très française de « prendre sa place dans la société » et une vision plus brutale de « se frayer un chemin dans le monde ».

Bonjour

J’ai souri en lisant son traité sur l’importance critique du « bonjour », surtout quand elle en parle en référence aux visiteurs venus de l’étranger : « Je pense que souvent les touristes sont traités de manière un peu cavalière dans les cafés et magasins parisiens en partie parce qu’ils n’entament pas leurs échanges avec bonjour, même si après il passent à l’anglais. Il est essentiel de dire bonjour en entrant dans un taxi, quand une serveuse vient pour la première fois à votre table dans un restaurant ou avant de demander à un vendeur si le pantalon existe dans votre taille. Donner le bonjour c’est prendre acte de l’humanité de l’autre. Cela indique que vous le percevez en sa qualité de personne et pas seulement comme quelqu’un qui est là à votre service. (page 189) » Ou, pour reprendre ce que je dis tous les jours à mes clients qui partent faire une journée de tourisme : « Il faut saluer la personne avant la fonction. Si vous traitez un Français comme s’il était un distributeur automatique, il réagira comme un distributeur automatique. En panne. » Un petit épisode dont j’ai été témoin l’année dernière à Versailles est très parlant : une touriste américaine (à en juger par l’accent) se présente devant une des gardiennes du parc et sans autre forme de préambule lui demande si tel chemin la ramènera au château. Pour toute réponse la gardienne lui répond poliment mais fermement « Bonjour, Madame ». L’Américaine renouvelle sa question et reçoit la même réponse. Par deux fois. Puis elle comprend et regardant la gardienne bien en face (il est important de regarder la personne !) elle lui dit « bonn-jooor » après quoi la gardienne lui fait un grand sourire et dans un anglais aussi impeccable qu’aimable lui donne tous les renseignements que la touriste souhaite. Le bonjour est important en France. (Bien que dans le cas présent, sans doute un « excuse me » ou un « pardon me », même en anglais, eût tout aussi bien fait l’affaire.) Pour citer Mme Druckerman : « Je suis émerveillée de voir à quel point les gens manifestement se détendent dès que j’ai proféré un beau et solide bonjour. » [La version française des textes de Mme Druckerman est la mienne.]

Étendre les horizons

Elle consacre aussi de nombreuses pages à la manière attentive et délibérée dont on inculque aux enfants français la culture gastronomique. Ce phénomène est à l’origine d’une de mes difficultés récurrentes dans mon travail avec les touristes : des parents non-français nous demandent des suggestions de restaurants child-friendly, c'est-à-dire qui offrent une espèce de « menu enfants » peu alléchant dans lequel figurent probablement des aliments qui, s’ils ont pu faire partie intégrante d’un poulet , depuis lors ont subi de telles transformations indicibles que l’on hésite à les qualifier encore de « nourriture ». (Je repense à une phrase de Fran Lebowitz : «Tout fromage qui se voit obligé d’inclure dans sa description le mot aliment n’est ni l’un, ni l’autre ») Nous nous retrouvons à expliquer encore et encore à ces parents incrédules qu’il y a très peu de restaurants à Paris qui proposent des menus pour enfants parce que les petits Français mangent la même chose que leurs parents : des escargots, de l’ail, du gibier et tout le reste. Les seuls restaurants qui ont des menus pour enfants généralement servent une cuisine en deça du médiocre et nous nous refusons à les recommander. Nonobstant la présence de « nuggets » de poulet. Mme Druckerman explique comment, dès le plus jeune âge de l’enfant, les crèches et les familles œuvrent conjointement à élargir son palais et lui apprendre non seulement à s’accommoder d’une grande variété d’aliments, mais même à y prendre plaisir. Les bonnes habitudes alimentaires peuvent avoir des effets surprenants : il y a peu de temps, j’ai vu une scène à peine pensable dans ma superette de quartier. Deux fillettes ont convaincu leur papa de ne pas leur acheter un paquet de Twix parce qu’elles trouvaient que ce n’était pas bon pour la santé et qu’elles ne voulaient pas se laisser aller à la gourmandise. (Vous avez bien lu : ce sont les petites filles qui ont convaincu leur papa de ne pas acheter les gâteaux. Je suis encore sous le choc !)

Bien que l’auteur ne se penche pas sur les étapes suivantes de l’éducation à la française, il est remarquable qu’en matière de culture générale les parents français ont une démarche similaire à celle de la nourriture : ils ne partent pas du principe que seule une bouillie insipide et sans difficulté aucune convient à la délectation de l’enfant. Ils se sentent un devoir de familiariser leur progéniture avec une variété d’expériences culturelles afin que l’enfant trouve son propre chemin et apprenne à apprécier les choses « de l’esprit ». Il est frappant de voir comment, où que l’on aille, en quelque trou perdu que l’on se trouve, dès que l’on pénètre dans l’église ou le musée du coin, on est sûr de tomber nez à nez avec une famille française et dans bien des cas, ce sont les seuls visiteurs. Elle déambule, la famille: les parents, avec sérieux et le guide à la main, commentent et attirent l’attention des enfants sur tout ce qui s’y trouve de remarquable. Et les enfants s’appliquent, écoutent, posent des questions et ou ils s’y intéressent, ou ils ont appris à maîtriser leur ennui et faire semblant. Quel contraste avec nos clients venus de l’étranger qui, lorsqu’ils voyagent avec leurs enfants, supposent toujours que la visite du Louvre est hors de question parce que les enfants ne sauront pas « l’apprécier ». Ce qui est certain, c’est que partant d’un pareil postulat, il ne pourrait en être autrement.

La fameuse arrogance française

Le troisième élément qui ressort des observations de Mme Druckerman sur l’éducation à la française est presque le plus intéressant. Elle note à quel point les enfants français apprennent très tôt à être autonomes et plutôt indépendants. Quand vous aurez lu ce livre, vous comprendrez d’où vient cette assurance si caractéristique des Français, qui parfois passe pour de l’arrogance. (Et à l’occasion elle l’est en effet !) Mais c’est de là que vient aussi ce je-ne-sais-quoi, cette prestance qui s’avère parfois si irrésistible. On comprend aussi comment une franchise presque brutale devient en réalité une marque d’amitié (enfin, en partie…) ainsi que cette pudeur très française qui ne s’applique ni à la sexualité ni au corps, mais aux sentiments ; cette réticence à étaler les émotions les plus intimes au vu de tout un chacun. Ceux-ci parmi bien d’autres mystères du caractère français que les étrangers trouvent parfois incompréhensibles ou insupportables.

 

Si je devais ne suggérer qu’un seul livre pour aider à percer le mystère des Français, c’est probablement celui-ci que je choisirais, que l’on ait des enfants ou pas. Et, petite cerise sur le gâteau, il est à la fois drôle et bien écrit !

vendredi 14 octobre 2011

Agapé Substance : 66 rue Mazarine

Agapé Substance

66 rue Mazarine

Quand l’idée m’est venue de créer un blog pour compléter le site internet du Victoria Palace Hôtel, je me suis juré que je ne laisserais pas cet espace se transformer en un de ces lieux où d’aucuns déploient toute leur aigreur sous prétexte de chercher à reproduire quelque chose de l’esprit d’un Oscar Wilde des temps actuels, le talent en moins. Ce type d’espace est déjà suffisamment présent sur internet : pour s’en rendre compte il suffit de passer un peu plus de temps que de raison sur TripAdvisor. Non me juré-je, je n’en ferai rien et je m’en tiendrai à ce que ma maman m’a appris quand j’étais enfant : si l’on ne peut rien dire d’agréable, mieux vaut ne rien dire. Point barre. Motus, bouche cousue, ou en l’occurrence, doigts cousus.

Puis à force de lire des critiques louangeuses encensant la dernière adresse à la mode sur la Rive gauche je me suis dit que parfois l’on a un devoir moral de s’exprimer, de mettre en garde pour ainsi dire et de montrer que l’Empereur est complètement à poil. Donc, le voici : mon premier post négatif ; j’espère que ce sera le dernier.

Une amie a eu l’idée d’aller voir ce qu’il en était de ce restaurant nouveau, de ce concept nouveau, avec ce nom un rien pompeux : Agapé Substance. Le nom semblait suggérer l’abondance, la profusion, la joie de la commensalité et de l’humanité vécue en commun. Les hellénistes d’entre vous savent que le mot agapé (γάπη) est un des mots grecs qui désignent l’amour, mais dans la langue française il a pris le sens d’un festin convivial : quand on parle des agapes, on pense à des tables qui se déforment sous le poids des montagnes de nourriture, des vins et boissons en surabondance prêts à être ingurgités avec une bonhomie tapageuse. Le fait d’y ajouter le mot substance semblerait concourir dans ce sens : l’on imagine que ce mot a été placé là pour suggérer des plats plantureux, substantiels en un mot, à la fois abondants et sans complexes dans leur matérialité. Le Ministre de la Vérité évoqué par George Orwell n’aurait pas su mieux trouver le nom de ce restaurant.

Le lieu est petit : un panneau austère en verre dépoli en recouvre toute la devanture. À l’intérieur, une grande table commune occupe tout le devant de la salle et s’étend jusqu’au fond où elle se transforme en table d’opération de la cuisine. La section médiane est utilisée par les serveurs et le sommelier pour le service. Après que nous avons pris place, un des serveurs est venu nous expliquer le concept : il nous a montré la carte qui consiste en un tableau de douze ingrédients ou « substances » d’entre lesquels nous devons en sélectionner trois pour 39 € par personne ou 4 pour 51 € par personne (Aïe !) et à partir de nos choix le chef créera autant de plats que nous aurons choisis de « substances » qui seront servis dans l’ordre de notre choix. Il n’y a pas d’ordre suggéré : aucune « substance » n’est préposée à être ni entrée ni plat et il y a très peu d’options sucrées pour ceux qui voudraient suivre un ordre traditionnel et finir avec un dessert. Le tout nous paraissait une manière un peu affectée de s’y prendre, mais pourquoi pas ? Nous étions partants et prêts à jouer le jeu.

L’amie que avait choisi le restaurant fit sa sélection de trois « substances » : œuf, rouget et girolle ; mon autre compagnon fit la sienne : grouse, comté, chocolat ; pour ma part j’ai opté pour tourteau, carotte et grouse.

Le sommelier—au demeurant charmant—est venu proposer du vin au verre, mais la sélection du vin devait rester secrète, tout comme ce que le chef allait faire de nos substances choisies. Mes commensaux ont choisi du vin rouge ; ce jour là je faisais un peu cure et je me suis abstenu.

L’œuf arrive : pour autant que nous puissions en juger, le génie du chef consiste en ce qu’il avait réussi à écaler un œuf à la coque, le placer dans une soucoupe et disposer par-dessus un peu d’écume. (De l’écume ? Y a-t-il encore quelqu’un que donne dans l’écume ? À Paris nous pensions tous que les années de cappuccino d’oursin, de cappuccino de châtaigne, de cappuccino de timbale de macaroni n’étaient plus qu’un mauvais souvenir de la première décennie du nouveau millénaire. Mais pas à Agapé Substance : il semblerait que l’écume y soit encore d’actualité.) Notre amie toise avec une certaine répugnance son œuf quasiment cru, y trempe sa cuiller, puis décide que, non, elle ne peut vraiment pas le manger. Arrive mon tourteau: trois (ou étaient-ce cinq ?) dés à coudre de chair de tourteau soigneusement disposés dans un petit bol, par-dessus lesquels le serveur verse avec minutie une infusion tiédasse de crevette grise et de galanga ; cela a tout l’air d’un thé faiblard, en plus insipide. Pensez eau de vaisselle clarifiée. Et arrive la grouse de mon autre ami : une poitrine de grouse d’une taille raisonnable, superbement dorée sur le dessus ; puis mon ami la retourne et confronte la face inférieure, crue et peu ragoûtante, faisant penser à une estafilade de chair mise à nue par un accident de la route. Mon ami demande si l’on pourrait la faire recuire un peu et voilà la grouse aussitôt repartie. Après quelques minutes elle revient, maintenant beaucoup trop cuite et rétrécie jusqu’à moins d’un tiers de sa taille originelle. Qu’est donc devenue cette promesse d’abondance qui semblait contenue dans le nom du restaurant ? Nous commençons à avoir nos doutes. Mais nous sommes maintenant prêts pour la prochaine série de « substances ».

Mes carottes arrivent : il y en a trois ou quatre maigrichonnes, de couleurs différentes (orange, blanche, etc.), couvertes d’une sauce exquise et elles sont absolument délicieuses dans un genre richement parfumé et terreux. Pas vraiment l’abondance, mais au moins avec du goût et intensément carotteuses. Le comté arrive et: visiblement le chef n’était pas inspiré par le comté ce jour-là : en guise de grande création il n’a rien trouvé de mieux que de disposer sur une assiette quelques raclures nues de fromage, fines comme du papier à cigarette. Pas le moindre soupçon même d’une feuille de salade, ni d’un quelconque chutney pour exalter le caractère puissant du fromage et faire surgir quelque délice inattendu. Non, rien que des raclures de fromage. Pour 13 €. En dernier lieu, mais non de moindre importance, notre amie voit venir son rouget arborant comme une vague évocation d’avoir été saisi ; elle manifeste a peu près autant de joie devant son poisson cru qu’elle en avait manifesté devant son œuf cru : elle le laisse sur l’assiette. Quand revient notre serveur, il lui demande s’il y a un problème avec le poisson, à quoi elle répond que oui, il y a un problème : il est cru. Le serveur lui oppose que non, il a été cuit. A quoi elle rétorque un peu sèchement maintenant que si elle dit qu’il est cru, c’est qu’il est cru. Exit le rouget.

Arrivé à ce point, ce qui aurait pu être de la frustration est en train de se transmuer en autre chose, une sorte d’hilarité exaltée. Peut-être est-ce tout simplement un vertige causé par la faim. L’absurdité inénarrable de ce que nous sommes en train de vivre est tellement puissante que nous ne pouvons même pas nous mettre en colère : nous sommes passés outre, à un état au-delà de la colère et nous avons réellement commencé à nous amuser. Après tout, le but de ce déjeuner était de réunir un trio d’amis pour nous délecter dans la compagnie les uns des autres et il fallait bien que nous nous y mettions parce que de toute évidence, ce n’était pas de cette cuisine qu’il fallait espérer de grandes joies.

Arrivent nos dernières « substances » : les girolles que mon amie a trouvé réellement superbes, lui fournissant enfin quelque chose à manger ; le chocolat était une sorte de chose biscuiteuse, légère qui fut aussi jugée excellente donnant aussi à ce compagnon quelque chose qui vaille la peine d’être mangée. Et voici ma grouse à moi : si celle de mon commensal nous était apparue un peu petite, la mienne a peu ou prou la taille de deux timbres-poste réunies et devant cet ultime spectacle nous nous sommes effondrés en rires hystériques, nous avons réglé notre note et sommes sortis le plus rapidement possible pour trouver chacun son chemin ver sa boulangerie préférée et trouver quelque chose—n’importe quelle chose !—de substance pour calmer les tiraillements de la faim. Si dans le roman 1984 le Ministère de la Vérité peut se contracter en Miniver, alors sans aucun doute ce restaurant est le Minisubst.

Quoi que puissent en dire les critiques et la presse, je ne recommanderai pas Agapé Substance.

jeudi 21 juillet 2011

La Ferrandaise : 8 rue de Vaugirard

Restaurant La Ferrandaise

Quand Paris se métamorphose en France

S’il ne fallait choisir qu’un seul restaurant pour illustrer le concept de « la province à Paris », c’est-à-dire un restaurant qui donne l’impression d’être en province tout en étant au cœur de la Capitale, je suggérerais La Ferrandaise. S’il s’agissait de la mode, sans doute cela ne serait pas perçu comme très louangeur,  mais en matière de cuisine, c’est tout le contraire. Il suffit pour s’en convaincre de voir combien de restaurants s’essaient à projeter cette image : les nappes en vichy rouge et blanc, les boiseries vieillottes, les rideaux en dentelle… Oui, mais ils en font trop et se trompent complètement. Voyez-vous, les restaurants de province ne veulent surtout pas avoir l’air « province » : ils veulent être « dans le coup » et modernes, branchés. Surtout pas de nappes en vichy ni de rideaux en dentelles ! En revanche, quand il s’agit de la cuisine, souvent ils restent fidèles à une sorte de simplicité et d’honnêteté qui sont toujours bienvenus, tout en offrant des portions plus généreuses que celles que l’on voit dans les restaurants parisiens à la mode. Voici donc les qualités du restaurant La Ferrandaise. Il y règne une sorte de naturel simple : la cuisine est bonne sans être compliquée à l’excès, les prix sont corrects (pour Paris), le personnel s’affaire mais reste aimable ; la clientèle animée n’essaie pas de se la jouer. Ce dernier point est important parce que, bien que le restaurant soit relativement grand, il est composé de plusieurs petites salles sur des niveaux différents d’où des tables très rapprochées les unes des autres. Dans ces conditions il vaut mieux entretenir de bonnes relations avec ses voisins.

Cuisine de terroir à un prix raisonnable

Le menu entrée-plat-dessert est proposé à 32 € (mars 2011), taxes et service compris, ce qui somme toute est plutôt raisonnable pour le centre de Paris par les temps qui courent : après tout, le restaurant se trouve en plein sixième, l’arrondissement le plus cher de Paris, directement en face du jardin du Luxembourg et du Sénat. Certains plats qui font appel à des ingrédients plus coûteux donnent lieu à un supplément. Le menu change tous les mois afin de refléter les saisons et aussi d’offrir des nouveautés aux clients qui reviennent mais l’accent est toujours mis sur une sélection raisonnable de plats français et fiers de l’être, mais sans affectation. Le nom même du restaurant désigne une race de vaches du Massif Central et tous les plats à base de veau proviennent de cette race. En somme, une cuisine bien enracinée dans un terroir.

En entrée, la plupart de mes compagnons on choisi les ravioles au foie gras et à la poire, cependant que de mon côté j’ai opté pour la terrine de langue et de pied de veau, puisque La Ferrandaise me faisait l’impression d’être le genre d’endroit où ce type de cuisine campagnarde s’imposait. Je ne me suis pas trompé. Je n’ai peut-être pas connu l’extase, mais j’ai été pleinement satisfait.

En plat principal, l’un de nous a choisi le pot-au-feu de saint-jacques qui fut déclaré bon et étonnamment relevé. Un autre a pris l’onglet avec des pommes de terre et des cornichons, qui a donné toute satisfaction, tandis qu’un autre se déclarait très content de son épaule d’agneau aux épices accompagnée d’une galette fine de sarrasin et oignons aigrelets. Toujours attaché aux traditions, pour ma part j’ai pris la blanquette de veau qui était bonne, bien que peut-être un peu fade, ce qui est malgré tout un peu dans la nature de ce plat.

Nous avons terminé avec un mille-feuilles accompagné d’un palet de chocolat, un baba au rhum à la mangue et une panna cotta aux oranges sanguines.

La carte des vins est bien faite, avec quelques vins auvergnats en clin d’œil et une bonne sélection des autres régions viticoles à des prix raisonnables : commençant autour d » 30 € avec de bonnes choses vers 45 €. Nous avons choisi un Fixin à 47€ qui a très agréablement accompagné nos différents plats.

Un choix de bon sens

Ce n’est pas un restaurant qui va donner lieu, tel un saint Paul cheminant sur le chemin de Damas, à des émotions fortes, mais la cuisine y est bonne, les prix ne sont pas insensés et les portions sont remarquablement généreuses pour Paris. Il est vrai que je n’ai pas passé la nuit suivante à me remémorer mon dîner, bouchée après bouchée, mais je retournerai à La Ferrandaise avec le plus grand plaisir quand je voudrai une cuisine solide à des prix sans affolement. Tout n’était pas parfait : ils ne changent pas les couverts entre les plats et il y avait des assiettes ébréchées, mais en fin de compte, cela ne fait qu’ajouter au côté un peu provincial et sans chis-chis qui m’a séduit.

mercredi 6 juillet 2011

La Séduction : How the French Play the Game of Life

La Séduction : How the French Play the Game of Life

By Elaine Sciolino

NewYork : Henry Holt & Co., 2011

338 pages - $27.00 – Canada $ 31.00

(publié en anglais seulement)

ISBN : 978-0-8050-9115-1

 Un de mes péchés mignons est la lecture de livres qui traitent de la France et des Français, surtout ceux écrits par mes compatriotes américains. J’en apprécie parfois les points de vue inattendus qu’ils proposent sur une vie quotidienne à propos de laquelle, après tant d’années en France, je ne me pose plus beaucoup de questions. Dans d’autres cas moins heureux, il m’arrive d’être éberlué par l’étrange tableau de la France et des Français qu’ils brossent.

Malgré son sens aigu de l’observation, l’ouvrage de Mme Sciolino est à la limite du fantasque. Elle relève de nombreux traits caractéristiques de la francité, d’autant plus reconnaissables pour moi qu’elle habitait un quartier tout près du mien, à deux pas du Victoria Palace Hôtel. Je reconnais les lieux qu’elle décrit : j’ai eu affaire à sa poissonnière, je passe régulièrement devant son boucher, etc. Et bien que je ne sois pas personnellement lié avec ses interlocuteurs, j’ai bon nombre d’amis et de connaissances qui naviguent dans certains des mêmes cercles.

Le problème est qu’elle ne réussit pas à organiser ses observations en un tout cohérent : le livre est un assemblage hétéroclite d’anecdotes, de portraits, de bribes d’histoire, de faits plus ou moins avérés, qui se suivent et s’enchevêtrent parfois sans rime ni raison. À certains endroits la légèreté de ses jugements est agaçante, par exemple quand elle affirme que le président Sarkozy aurait à dessein choisi Versailles comme lieu pour s’adresser au parlement afin de se draper dans la grandeur du passé régalien. Que l’ego du président se soit délecté de la pompe palatine, on l’imagine bien, mais en l’occurrence le choix ne vient pas de lui : c’est le seul lieu autorisé par la constitution de la République. (Jusqu’en 2009, il était tout simplement interdit au président de la République de s’adresser en personne au parlement. Point-barre.) En sa qualité de journaliste, elle aurait dû le savoir.

La Séduction comme mode de vie

Le postulat de Mme Sciolino est que le comportement français en société est mu par le besoin de « séduire », de charmer et de s’attirer les bonnes volontés en ayant recours a des vins fins, une politesse alambiquée, une mise soignée, en somme à tout ce qui peut plaire à l’œil et aux autres sens, ce qui a pour effet d’exaspérer les Américains, habitués à des rapports plus directs et moins dilatoires. Étrangement, vers la fin de son ouvrage l’auteur s’étend assez longuement sur la froideur à la limite de l’impolitesse de sa poissonnière ; sur l’inflexibilité d’un agent immobilier que Mme Sciolino ne réussit pas à convaincre du gaspillage insensé que représente l’exigence de retirer tout son mobilier de cuisine en quittant son appartement ; sur l’intransigeance querelleuse de M. Dominique de Villepin à l’encontre des États-Unis à propos de la guerre en Irak. Si réellement le besoin de séduire et de charmer se trouve au cœur de toute interaction sociale en France, comment explique-t-elle de si manifestes défaillances ? Elle ne s’y essaie même pas.

En fait, Mme Sciolino cherche midi à quatorze heures, ou, comme nous le dirions en anglais, elle essaie de faire rentrer une cheville ronde dans un trou carré. La séduction est une approche stratégique que les Français manient avec brio, qu’ils ont même élevé au rang des beaux arts, mais elle n’est pas la raison d’être de la société française, pas plus qu’elle ne l’est n’importe quel autre pays. Les buts que se fixent les Français sont les mêmes que ceux que se donnent tous les peuples : élever sa famille, accumuler des biens, assurer sa position dans la hiérarchie sociale, se nourrir, veiller à sa santé et occuper ses heures de loisir de manière agréable. Cette étrange méprise d’une arme tactique pour une fin en soi, résulterait-elle en fait de la peur d’être séduite et dévoyée qui, selon des propos de Bernard-Henri Lévi rapportés dans ce livre, serait profondément ancrée chez les Américains, avec pour conséquence qu’ils restent toujours méfiants et sur leur garde ? Ou alors, l’auteur a-t-elle tout simplement trop lu de romans de Henry James ?

Ce n’est pas toujours une histoire de fesses

Quelle qu’en soit l’explication, Mme Sciolino a du mal à se sortir la tête des histoires de coucheries. Sans vouloir être désobligeant, elle donne l’impression d’être un rien rigoriste et plus qu’un peu collet monté ; son livre s’enlise dans trop de considérations sur le sexe, l’infidélité conjugale, la pornographie et les stratégies de drague. C’est à croire que la France ne serait peuplée que de gastronomes en rut dont le seul souci est d’attirer dans leur lit la première personne qui passe à portée de main.

Il est vrai que les Français et les Américains one des attitudes très différentes vis-à-vis de la sexualité. Cela, Edith Wharton l’avait noté dans son ouvrage French Ways and Their Meaning il y a presqu’un siècle : elle disait que les Français ont une approche plus adulte de la question en ce qu’ils considèrent que la sexualité compte parmi les plaisirs de la vie et ils n’ont pas peur de le dire. Ils pensent même que c’est une bonne chose : si la sexualité n’offrait pas de plaisir, l’espèce humaine se serait éteinte après la première génération ; tous autant que nous sommes, si nous existons aujourd’hui, c’est parce que nos parents se sentaient enclins à la sexualité. Il y quelque chose de presque néo-victorien dans la manière dont Mme Sciolino aborde ce sujet : elle consacre des pages et des pages à la description de comment les hommes expriment leur désir pour les femmes, mais paraît véritablement surprise, voire choquée, que les Françaises puissent prendre plaisir à ces marques d’attention. En lisant certains des propos qui la scandalisent tant, je n’ai pu m’empêcher de penser à mon amie Marthe Eidelberg, qui bien qu’appartenant à une génération très différente de celle des interlocutrices de Mme Sciolino, partageait leurs réactions. Marthe avait quitté la France en 1940, une femme encore jeune fuyant l’invasion nazie pour s’installer à New York où nous sommes devenus très liés dans les années 80 alors qu’elle était une vieille dame. Un jour, elle m’a dit que la chose qui lui avait le plus manqué était le regard connaisseur que portent les Français sur les femmes ; elle ne se souvenait que d’une seule occasion où elle avait senti ce regard à New York et quand elle s’est retournée pour voir qui la dévisageait, elle a reconnu Maurice Chevalier.

Mme Sciolino n’arrive pas à se faire à ce concept et je pense que certaines de ses interlocutrices ont dû le sentir et n’ont pas résisté à l’envie de se jouer d’elle. Certaines Françaises (et aussi certains Français) prennent un malin plaisir à troubler ceux ou celles qu’ils perçoivent comme excessivement pudiques en forçant quelque peu le trait de leurs attitudes « libérées » et libre-penseuses. Pour revenir sur le cas de mon amie Marthe, si effectivement elle regrettait le regard admiratif et connaisseur du mâle français, elle n’aurait certainement pas aimé des manifestations d’appréciation aussi peu subtiles que des sifflements provenant de chantiers, comme disent le faire certaines des interlocutrices de Mme Sciolino, sans doute pour titiller ce qu’elles doivent percevoir comme le féminisme pudibond à l’américaine de cette dernière. Je subodore aussi que Mme Chantal Thomass, la styliste en lingerie féminine, se livre aussi à un jeu de provoc quand elle enlève son haut pour exhiber devant Mme Sciolino son soutien-gorge fait de dentelles et de sensualité : il n’est pas vraisemblable que ce soit un exercice quotidien pour cette femme d’affaires qui n’est plus toute jeune. Sans doute s’est-elle gentiment payée la tête de Mme Sciolino et de ses sous-vêtement fonctionnels « d’américaine » : une plaisanterie ô combien parisienne et superbement enlevée, aux dépens de notre journaliste qui ne s’est doutée de rien.

Incartades, tolérance et sexisme

Les Français sont notoirement tolérants des faiblesses humaines, mais il y a des limites et la langue française dispose d’un arsenal qui permet de marquer clairement l’opprobre qu’encourent ceux dont la préoccupation avec le sexe est excessive ou dont l’activité paraît exclusivement tournée vers la recherche de nouveaux partenaires sexuels, ce que nous appellerions en anglais américain « to score », marquer un but. (Je ne trouve pas d’équivalent exact en français ; la meilleure approximation, « tirer un coup », n’implique pas le même souci de résultat et de compétition aux points.) Mme Sciolino semble ne s’en être jamais rendue compte. Il faut croire que le plaisir si évident de ses interlocutrices face à des manifestations d’intérêt de la part des hommes l’ait tellement choquée que du coup, elle en a oublié de demander s’il y avait des limites à ne pas franchir. Une mise-au-point s’impose donc : pincer les fesses, se frotter le sexe contre l’anatomie de quelqu’un sans y avoir été invité, tout comme le viol caractérisé ne sont pas acceptables dans la société française policée. Actuellement certains hommes politiques sont en train de le découvrir.

Mme Sciolino ne se cache pas d’avoir une vision féministe et américaine des choses et c’est peut-être cette vision-là, avec les femmes en victimes perpétuelles du sexisme, qui explique son affirmation, sans aucune citation à l’appui, que la tolérance française en matière d’incartades sexuelles ne s’applique qu’aux hommes et que l’on exige en revanche la chasteté des femmes en politique. Elle fait donc fi du cas de Rachida Dati (qu’elle mentionne pourtant dans d’autres contextes), laquelle, tout en occupant le poste de ministre de la justice, a donné naissance à un enfant hors mariage et a obstinément refusé d’en nommer le père, déclarant simplement que sa vie privée était « compliquée », laissant tout un chacun libre d’imaginer ce qu’il voulait. S’ensuivirent quelques jours d’agitation médiatique et de supputations effrénées, après quoi l’épisode a disparu de la presse comme des conversations des dîners en ville.

L’auteur semble avoir trouvé particulièrement déplorable l’autobiographie de Frédéric Mitterand, dans laquelle il décrit ses rencontres avec de jeunes prostitués en Thaïlande ; je ne doute pas qu’en dehors de certains milieux intellos de la Rive gauche, nombre de Français aient aussi trouvé cela d’un goût discutable. Pour autant, cela est moins choquant pour les Français que tel homme, politique américain qui s’était érigé en censeur public des faiblesses d’un autre homme et dont on a appris par la suite que lui-même avait trompé puis divorcé ses femmes l’une après l’autre pour finir par se convertir publiquement au catholicisme. Un homme avec un passé aussi tortueux n’aurait aucune chance en France d’être pris au sérieux en tant que candidat à la présidence de la République, à la différence des États-Unis. Pour reprendre Edith Wharton, les Français font grand cas de la probité intellectuelle, même si elle peut et doit se conjuguer avec une certaine discrétion pour permettre la vie en société. En revanche, en France le ton condamnatoire et la tartuferie patente sont à la fois moralement indéfendables et stratégiquement peu prudents.

Mme Sciolino trouve la franchise avec laquelle les hommes français expriment leur plaisir à contempler la beauté physique des femmes d’un « sexisme flagrant », mais elle ne semble pas comprendre que cela fonctionne dans les deux sens : les Françaises commentent tout aussi allègrement le physique et l’apparence des hommes. (J’étais le seul garçon dans un lycée de filles, alors je sais de quoi je parle !) Pour une personne aussi observatrice que l’auteur, qui commente fréquemment sur la mise soignée des hommes qu’elle rencontre, on s’étonne qu’elle ne se demande pas pourquoi ils soignent autant leur apparence. La réponse est la même que celle que donnent les femmes : « on ne sait jamais ». On ne sait jamais qui on croisera et quelles possibilités découleront de ces rencontres dues au hasard. Bien que l’auteur, fidèle à son habitude, choisisse de n’envisager que les possibilités sexuelles, un Français comprendra que dans ce « on ne sait jamais », il y bien-sûr une possibilité d’aventure sexuelle, mais cela ne signifie pas pour autant que ce soit la seule, ou même la principale possibilité envisagée. Tout un monde de délices et de possibilités nous entoure ; elles ne sont pas forcément focalisées sur l’entrejambe. Les Français, hommes et femmes, savent qu’ils seront scrutés et jugés et qu’il faut donc maintenir son apparence au meilleur niveau possible, autant par amour-propre que par égards à son public des deux sexes.(Lorsque, jeune adulte, je suis retourné aux États-Unis, je n’en revenais pas de voir tout les vendredis et samedis soirs, les jeunes Américaines se mettre sur leur trente-et-un pour sortir alors que les jeunes hommes qui les accompagnaient s’habillaient en jeans informes et t-shirts. En France, aucune jeune femme avec un peu d’allant ne l’accepterait : si elle doit fait des efforts pour paraître au mieux, elle en attend autant de son compagnon. Ou alors tous deux optent de manière concertée pour un style « grunge ».)

Choisir son monde

Il est un aspect essentiel du comportement des Français qui semble avoir totalement échappé à Mme Sciolino, celui qui est lié aux divisions multiples à l’intérieur même de la société française et ce malgré une mise-en-garde du Président Giscard d’Estaing. Chaque catégorie sociale, chaque groupuscule a ses propres codes et règles qui permettent à ces différents milieux d’éviter de se mêler. Beaucoup des comportements que l’auteur envisage comme des manœuvres de séduction—la politesse alambiquée, le maniement du second degré, les démonstrations de culture et de virtuosité dans l’art de la conversation—en réalité sont au contraire des techniques pour éprouver l’éducation et l’appartenance sociale de ceux que l’on ne connaît pas afin de déterminer s’ils sont « fréquentables », c'est-à-dire si l’on peut s’associer ouvertement avec eux. La grande bourgeoisie préfère la compagnie de la grande bourgeoisie ; les intellos bobos préfèrent engager leurs joutes verbales avec d’autres intellos bobos ; les hobereaux désargentés préfèrent pleurer les gloires passées en compagnie d’autres hobereaux désargentés ; les classes laborieuses au parler franc préfèrent la société d’autres membres de la même classe au même parler franc, etc. Les différences dans les rituels de la politesse, des sujets de conversation, des allusions littéraires ou philosophiques servent toutes à montrer d’où l’on vient et où l’on veut se placer, comme s’il s’agissait d’une subtile, longue et complexe poignée de mains maçonnique. Ce sont des outils pour découvrir en qui l’on peut avoir confiance, avec qui l’on peut faire affaires. Si l’auteur avait été un peu moins préoccupée par l’aspect en dessous-de-la-ceinture des choses, elle aurait peut-être compris que les accouplements physiques qui peuvent en résulter , aussi plaisants fussent-ils, ne sont en fin de compte qu’une sorte d’extra. Loin d’être une stratégie de la séduction, en réalité bon nombre des interactions sociales que relève Mme Sciolino sont de subtiles techniques d’exclusion, pour ainsi dire une manière de séparer le bon grain de l’ivraie. Quand l’opération est bien menée, ceux d’un milieu donné auront reconnu leurs semblables, sans pour autant avoir offensé ceux que l’on veut écarter, sans avoir altéré la bonne entente du moment. Puisque personne n’aura été blessé, aucun pont n’aura été brûlé. Tout au plus, ceux qui auront été ainsi mis à l’écart se demanderont-ils pourquoi ils ne sont pas réinvités ; et peut-être même pas. Exercice indolore bien que tranchant, donc extrêmement efficace mais tout en élégance : nous reconnaissons bien là, sans aucun doute, une vraie « French touch ».

jeudi 16 juin 2011

La Parisienne par Inès de La Fressange et Sophe Gachet

La Parisienne
Inès de La Fressange et Sophie Gachet
238 pages - Paris : Flammarion, 2010

25 €
ISBN : 978-2-08-124449-8

Dans les années 80, j’ai eu plusieurs fois le plaisir d’accueillir Mademoiselle de La Fressange à l’Hôtel Westbury de New York. Je garde le souvenir d’une femme à la beauté rayonnante, mais qui était aussi une de nos clientes les plus charmantes : polie, discrète, toujours sensée et les pieds bien sur terre. Une femme dont la beauté était non seulement physique, mais aussi intérieure. C’est une joie de voir, à la lecture de son livre La Parisienne, qu’elle n’a pas changé.

Beaucoup plus qu’une compilation d’adresses, ce livre se veut un véritable guide du chic parisien ; c’est d’ailleurs son titre en anglais : Parisian Chic. C’est un exercice périlleux qui exige avant tout un aplomb à toute épreuve—c’est le moins que l’on puisse dire—pour dicter ex cathedra les lois fondamentales de la mode et ainsi éviter à des milliers de femmes une vie gâchée par des successions d’erreurs de jugement et de fautes de goût… Mlle de La Fressange y réussit très bien, en partie grâce à la place qu’elle occupe au firmament de la mode (et qui ne nécessite aucun commentaire). Grâce aussi au ton enjoué et ludique avec lequel elle rappelle que les règles sont là pour être brisées (y compris les siennes, nous supposons) et que personne n’est à l’abri du suicide mondain, parce que, pour reprendre ses mots, « un fashion faux pas est vite arrivé ».

Les grands principes

L’ouvrage se présente presque comme une sorte de La Mode pour les Nuls, mais tout en vivacité avec des couleurs et sans hauteur. Il y a bien par endroits quelques touches d’une regrettable mièvrerie (par exemple, la page de garde avec un espace pour écrire le nom de la propriétaire du livre, sous la mention « Pour ma nouvelle meilleure amie ») mais dans l’ensemble c’est un livre que se lit tout seul, avec plaisir et qui est plein de bon sens. (J’ose l’espoir que quelque âme charitable aura la délicatesse d’en offrir un exemplaire à Sarah Jessica Parker. Il est grand temps que quelqu’un vienne en aide à cette pauvre femme égarée dans les méandres de la fashion-victimitude…)

Les préceptes généraux sont pertinents et incontestablement parisiens. Bien compris, ils éviteraient à nombre de femmes (et aussi à quelques hommes) d’offrir au monde un spectacle douleureux : « le chic, c’est surtout de ne pas acheter de panoplie ! » ; « ne pas avoir l’air riche » ; « [la parisienne] considère qu’elle a autant de talent qu’une styliste […] La mode, elle l’ignore » ; « La contre-façon, c’est contrefashion » ; « Le secret d’un bon style est de se sentir à l’aise dans ses vêtements » ; « souvent, les femmes ne savent pas marcher avec ces talons hauts. Il n’y a rien de pire que les filles qui ont l’air de jouer les équilibristes ! » ; « La condition requise ? Avoir confiance en soi… et sourire », etc. Évidemment, avec un visage et un physique comme ceux d’Inès de La Fressange on peut penser que cette confiance en soi vient plus facilement, mais nous ne sommes pas ici pour chipoter. Ses postulats de base sont inattaquables et au vu du nombre de personnes qui ne les ont pas encore assimilés, ils méritent d’être répétés. Voire assénés.

Comme la mode est un construit social, affirmer la validité du message de Mlle de La Fressange impose néanmoins de reconnaître qu’elle est le produit d’un lieu précis (Paris en l’occurrence) et d’un certain milieu. Voici le moment où tout se corse ! L’auteur est une de ces femmes françaises, modernes, au goût impeccable ; elle illustre à merveille sa génération et son milieu ; son profil est très proche de celui de beaucoup de mes amies qui sont pour moi les « vraies » parisiennes d’aujourd’hui : sensées, menant de front des vies professionnelles et des vies de famille, attachées en tous temps et en tous lieux à une élégance simple, naturelle et cependant un peu rebelle. L’élégance que nous propose Mlle de La Fressange consiste assez précisément à ne pas reproduire le style des bourgeoises de la génération antérieure, qu’elle désigne « l’esprit BCBG » avec son total look tailleur Chanel + rang de perles + sac-à-main Kelly, etc. Mais en ce faisant, elle se laisse aller à ses propres formules un peu convenues. Par moments, je n’ai pu m’empêcher de repenser à la manière dont mon père, avec un certain sarcasme, parlait de sa mère, originaire de l’Oklahoma : il disait que sa solution à tous les problèmes de la vie était de les rouler dans la semoule de maïs puis de les faire revenir dans du saindoux. On a parfois l’impression que pour Mlle de La Fressange, la solution à tout problème, mutatis mutandis, est de l’affubler d’un blazer, d’un jean et de baskets Converse. C’est un look qui a du charme, qui se défend très bien, mais qui est marqué par une époque, un lieu et un milieu et je ne suis pas sûr qu’il convienne réellement à tous les lieux et à toutes les occasions.

Le Carnet d’adresses

Une fois que l’auteur a énoncé ses règles générales et fait part de ses suggestions pratiques, elle donne ses adresses préférées. (L’édition en langue anglaise a la délicatesse de fournir aussi les adresses à Londres et aux États-Unis quand elles existent.) Bizarrement, pour quelques boutiques qui ont plusieurs adresses, le livre n’en fournit qu’une seule ce qui pourrait pousser certaines personnes à traverser tout Paris pour trouver une marque alors qu’il existe peut-être une autre adresse à côté de chez elles et dont il n’est fait aucune mention. Les exemples les plus frappants sont Petit-Bâteau et Éric Bompard pour lesquelles apparaissent seules les adresses et numéros de téléphone des Champs-Élysées alors que dans Paris intra-muros il y a dix boutiques Petit-Bâteau et douze boutiques Éric Bompard. (Et franchement, de nos jours, qui va encore aux Champs-Élysées  pour faire ses emplettes???).

À un moment, Mlle de La Fressange se sent obligée d’afficher son indépendance vis-à-vis du snobisme en répétant l’adage selon lequel il y aurait des trouvailles formidables à faire en matière de mode au Monoprix (une chaîne très répandue de magasins généralistes de moyenne gamme) ; on ne peut s’empêcher de remarque qu’elle n’a tout de même pas trouvé utile de l’inclure dans son carnet d’adresses. (La première fois que j’ai entendu le refrain sur Monoprix, c’était il y a une vingtaine d’années, venant de mon ami Dik Brandsma qui dessinait la ligne Variations pour Yves-Saint-Laurent ; pour autant, je ne me souviens pas l’avoir jamais vu réellement entrer dans un Monoprix ni avoir surpris une étiquette Monoprix sur quoi que ce soit dans son armoire…)

La décoration d’intérieur

Passées les suggestions sur la mode et le vêtement, Mlle de La Fressange se penche sur la décoration d’intérieur ; c’est la partie la moins satisfaisante de l’ouvrage. La raison principale en est simple : alors que la majorité des êtres humains sont peu ou prou assemblés à peu près de la même manière, les maisons et les appartements où ils élisent domicile varient énormément, rendant presque impossible l’énoncé de règles générales et utiles. Quel est l’équivalent—en décoration d’intérieur—de la formule «  blazer, jean et baskets Converse » ? Cela dépend de la place dont on dispose, du nombre d’enfants, de la hauteur de plafond, etc. Il s’ensuit que cette partie du livre est nécessairement un peu vague et débouche sur moins d’applications pratiques. Disons qu’elle met un peu la charrue devant les bœufs : les adresses qu’elle donne se focalisent sur une sorte de bric-à-brac chic, ce qui est charmant, mais n’aide guère à trouver les meubles de base que ce bric-à-brac est sensé venir compléter. C’est comme si elle nous disait où acheter une ceinture, alors que nous n’avons pas de pantalon…

Hôtels et restaurants

La toute dernière section de l’ouvrage offre quelques suggestions de restaurants et d’hôtels. Pourrai-je un jour pardonner à Mlle de La Fressange le crime irrémissible de ne pas faire figurer leVictoria Palace Hôtel dans sa sélection ?... Cela à part, j’ai quelques réserves sur certains de ses restaurants, tels Le Bon Saint Pourçain. Une fois j’ai appelé cet établissement pour prendre des renseignements sur leur carte, afin d’y envoyer un client. Le propriétaire a été tellement odieux que j’ai décidé qu’il ferait bien froid en enfer avant que je ne recommence l’expérience. Évidemment, si j’avais ne serait-ce que la moitié du charme de Mlle de La Fressange, peut-être que même le patron du Bon Saint Pourçain chercherait-il à être un peu plus engageant...

En résumé, La Parisienne est d’une lecture agréable et utile et ce livre serait sans aucun doute un cadeau qui séduirait bien des femmes. C’est peut-être aussi le cadeau idéal pour leurs filles lorsqu’elles arrivent à cet âge délicat où, prenant conscience de la mode, elles ne savent pas encore faire le distinguo entre ce qui est judicieux pour un défilé de collection et ce qui se fait dans la vie de tous les jours. Peut-être en achèterai-je tout un stock pour les distribuer, tels des sucreries, à des fêtes d’anniversaire…

dimanche 8 mai 2011

La Maison du Jardin : 27 rue de Vaugirard

La Maison du Jardin

La Maison du Jardin est une de ces valeurs sûres dans la partie sud du sixième arrondissement, un quartier plus résidentiel et moins touristique que ceux situés plus près de Saint-Germain-des-Prés ou de la Seine. C’est un restaurant assez petit, avec une atmosphère intime et qui plaît beaucoup à la clientèle locale ; son décor est simple, ce qui est assez caractéristique des « cantines » de quartier dont les clients sont des personnes sages et avisées qui cherchent avant toute une cuisine de qualité à un prix raisonnable. Pour les grands dîners, quand le Parisien cherche à impressionner une grosse-pointure en visite ou pour les repas d’affaires, nous avons d’autres adresses où la cuisine peut—ou peut ne pas—être du même niveau, mais pour lesquelles le cadre et le personnel indiqueront sans l’ombre d’un doute que l’amphitryon ne regarde pas à la dépense.

Revenons à la Maison du Jardin. Nous l’avons dit, c’est un restaurant intime ; il appartient au chef lui-même, Monsieur Philippe Marquis. Son style culinaire est de celles que l’on pourrait appeler « sagement inventive » : c’est de la cuisine française classique avec juste de temps à autre une petite touche exotique. Par bonheur, ladite touche exotique n’est jamais au dépens du plat lui-même et sert uniquement à dépoussiérer gentiment les classiques, sans les altérer. Plus important, les saveurs restent toujours claires et bien définies ; les créations de M. Marquis ne sont jamais de ces concoctions malvenues qui engluent ou paralysent le palais et qui sont le résultat des efforts d’inventivité un peu trop poussés de certains chefs de cuisine moins habiles.

Le menu « entrée-plat-dessert » est proposé à 32 euros (mars 2011) ce qui, somme toute, est très raisonnable pour Paris ; à noter tout de même que certains plats plus dispendieux peuvent donner lieu à un supplément de 3 à 5 euros. Lors de mon dernier passage, à dessein aucun de nous n’a choisi un plat à supplément et ce nonobstant, nous étions parfaitement satisfaits de nos choix.

J’ai commencé avec une salade de haddock et pousses d’épinards avec des piments piquillo : c’était un contraste très heureux de saveurs et de textures. Le goût fumé du poisson s’équilibrait avec le léger piquant des piments et la note végétale des épinards. C’était une entrée parfaite : légère et qui préparait le palais pour la suite. Un de mes commensaux a choisi un accord irréprochable de salade avec un chèvre chaud accompagné de pomme-en-l’air et de lard tandis que l’autre a choisi un carpaccio de thon qui était frais, acidulé et tout ce que l’on pourrait lui demander d’être.

Pour le plat principal, un de mes compagnons a choisi le foie de veau accompagné de pommes grenaille et d’un tombé d’épinards cependant que l’autre à commandé un des classiques de la Maison du Jardin : une pastilla d’agneau au thym-citron. Le foie de veau était rosé à souhait et la pastilla—un de mes plat préférés dans ce restaurant—était fidèle à soi-même : de l’agneau légèrement sucré, cuit longuement puis effiloché et enveloppé d’une feuille de pâte filo accompagné d’épices et de raisins de Smyrne. C’était savoureux, parfumé et avec juste ce qu’il faut d’exotisme pour suggérer des vacances dont le souvenir s’estompe petit à petit. Pour ma part, ce soir-là j’ai opté pour le waterzooi de poulet à la citronelle, que j’avais déjà vu sur la carte mais n’avais jamais goûté. La citronelle ajoutait juste le petit parfum qui faisait basculer le waterzooi d’une sorte de plat de convalescent à un vrai régal, sans altérer pour autant la simplicité fondamentale de ce plat de légumes et de poulet. (Pour mes amis belges : je ne cherche pas à ^tre désobligeant envers le plat totémique de Gand, mais cette variante était tellement bonne ! Pour ceux qui ne connaissent pas le waterzooi, c’est un plat simple, sain et avouons le, parfois fade fait de poulet ou de poissons cuits à l’eau avec des légumes, auquel l’on ajoute en finale une bonne dose de crème fraîche avec un jaune d’œuf pour transformer le bouillon en une riche sauce relevant très clairement du péché de gourmandise.)

Deux d’entre nous ont terminé notre repas en partageant une île flottante, un classique toujours apprécié. La crème anglaise aurait pu être un rien plus onctueuse, mais la tuile qui l’accompagnait était tout simplement exquise et compensait largement pour la crème un peu trop liquide, si effectivement elle l’était. Notre troisième a sélectionné un dessert très simple de griottes chaudes servies avec une glace à la pistache : son air de béatitude en disait long sur sa satisfaction.

La carte des vins n’est pas très longue, mais à peu près toutes les régions vinicoles de France y sont représentées ce qui doit permettre à tout un chacun de trouver quelque chose à son goût. Nous avons choisi un Morey-Saint-Denis à un prix raisonnable et qui accompagnait parfaitement nos plats.

Pour ceux qui souhaiteraient dîner à La Maison du Jardin, je rappelle que le restaurant est petit et que les réservations sont donc vivement conseillées, bien que souvent on puisse s’y prendre le jour même. C’est le restaurant idéal pour ceux qui cherchent une atmosphère de quartier, mais dans un vrai restaurant, avec du linge de table qui ne soit pas du vichy rouge et blanc et où la cuisine se veut un peu plus ambitieuse et inventive que celle proposée dans les nombreux bistros (par ailleurs souvent fort bons) qui sont tellement à la mode en ce moment.

dimanche 17 avril 2011

Madame Grès au musée Antoine-Bourdelle : 25 mars au 25 juillet 2011

Madame Grès au Musée Antoine-Bourdelle : 25 mars au 25 juillet 2011 Dans notre monde actuel dominé par les méga-marques du luxe international, il n’y a rien de surprenant à ce que le souvenir de Madame Grès ait pâli dans notre imaginaire de la mode : dans les années 70, alors que tous les autres couturiers mettaient en place leurs lignes de prêt-à-porter et bâtissaient l’appareil de marketing qui devait les sous-tendre, Madame Grès s’est montrée réticente. Elle a préféré continuer à produire de la haute couture. (Pour les jeunes générations qui pourraient croire que les mots « haute couture » désignent simplement des vêtements sur-médiatisés et vendus à des prix ridiculement élevés tout en étant médiocrement ficelés et produits en série par des maisons qui se targuent d’avoir un lien historique—aussi ténu fût-il—avec le monde de la mode parisienne, il serait peut-être bon de rappeler qu’autrefois ces mots désignaient exclusivement des vêtements pour femmes, faits sur mesure et ajustés directement sur la personne de la commanditaire.) C’est avec joie que j’ai vu l’annonce de la première rétrospective parisienne consacrée à cette grande créatrice, organisée par le Musée Galliéra dans l’enceinte du Musée Antoine-Bourdelle, à deux pas de mon bureau au Victoria Palace Hôtel. Germaine Krebs, alias Alix puis Madame Grès a acquis sa première notoriété dans les années 30, au moment où le style Art Déco était à son apogée et sans doute est-ce l’une des raisons pour lesquelles le musée Antoine-Bourdelle fut choisi pour accueillir cet événement. Bien que d’une génération bien antérieure à celle de Madame Grès, l’esthétique de Bourdelle est l’essence même du style Art Déco en sculpture et l’on peinerait à trouver un autre artiste dont les œuvres incarnent ce style aussi bien. On peut en dire autant de Madame Grès dans le domaine de la mode. Leurs œuvres ont beaucoup en commun : l’influence grecque archaïsante ; le canon élégant et longiligne ; la sensualité et l’exaltation de la matérialité du corps. (Malheureusement, dans la pratique la juxtaposition des œuvres ne fonctionne pas aussi bien que l’on aurait pu espérer : les créations de Madame Grès, dans leur fragilité et leur ténuité, se retrouvent un peu perdues à côté de la monumentalité virile de l’œuvre de Bourdelle. Dans l’affrontement « jersey de soie contre bronze », c’est le bronze qui gagne.) La rétrospective présente quelque 80 vêtements, dont la majorité sont des variations sur le style le plus caractéristique de Madame Grès : des enroulements de jersey traités en plis serrés, drapés suivant des schémas complexes sur la partie haute du corps (ménageant souvent de manière stratégique des ouvertures pour laisser paraître les chairs) puis retombant librement de la taille jusqu’au sol. Pour réaliser son pli, dit « le pli Grès », elle faisait tisser spécialement le jersey en grande largeur de 280cm qu’elle réduisait ensuite à une largeur de 7cm au moyen de plis serrés et maîtrisés. La plupart de ces créations sont dans des tons écrus ou grèges et les différences entre les différents modèles sont souvent subtiles. Cependant, celui qui se donnera la peine de les examiner avec attention sera émerveillé par la complexité et la variété des assemblages. Ce sont avant tout ces robes de soirée qu’évoque le nom de Madame Grès et leur influence fut telle que, aujourd’hui encore et tout particulièrement pour certaines Américaines, le comble de l’élégance « glamour » reste une sorte de longue robe de bal mousseuse et soyeuse qui tient presque autant du péplum que du déshabillé. Nonobstant cette influence persistante, tandis que j’observais un jeune public un peu branché qui étudiait les robes de Madame Grès avec leurs épaules nues ou leurs échancrures audacieuses, quelque mauvais esprit me soufflait à l’oreille, « Qu’aurait-elle donc pensé de toutes ces jeunes femmes qui, sur leurs épaules dénudées, laissent voir les bretelles de leurs soutien-gorge, comme cela semble être l’usage en France en ce moment ? » L’exposition présente aussi une sélection un peu plus réduite de créations plus tardives, réalisées pour des parangons de l’élégance telles feue la duchesse de Windsor : des manteaux, des robes du jour et des tailleurs qui illustrent dans des registres très différents, la maîtrise qu’elle a conservée jusqu’à la fin de sa carrière dans les années 80. Si jamais il y eût une créatrice dont les œuvres doivent être impérativement vues en mouvement et sur des corps vivants, c’est bien Madame Grès, qui drapait directement les vêtements sur les corps de ses clientes. Malheureusement les bustes Stockman utilisés pour la rétrospective ne peuvent leur rendre justice : il faut bien de l’imagination pour combler les formes molles, tombantes de ces vêtements et restituer la fluidité de leurs mouvements. Par bonheur, la rétrospective comprend aussi des photographies et une sélection passionnante d’esquisses réalisées par Madame Grès elle-même, ainsi que des carnets de travail qui donnent à voir comment les vêtements étaient pensés et comment ils devaient bouger et prendre vie sur les corps des femmes en chair et en os. Le tout agrémenté d’un petit piment supplémentaire : s’il vous prenait envie de connaître les mensurations exactes de Paloma Picasso en 1984, voici l’occasion rêvée puisque l’un des carnets de est ouvert à cette page-là ! L’art de Madame Grès n’avait pas cette exubérance protéiforme et tout en couleurs d’un Yves Saint-Laurent, par exemple : sa relation avec cette mode-là est un peu la même que celle de Racine avec Edmond Rostand ; ou d’Agnès Martin à Rubens : les créations de Madame Grès paraissent au premier abord presque minimalistes, à la limite de l’austère. Mais si l’on se laisse guider jusqu’à une zone de sérénité intérieure, le silence qui y règne permet aux vêtements de faire entendre leurs voix et l’on découvre qu’ils renferment tout un univers de créativité au service du corps de la femme.

vendredi 7 janvier 2011

Les Petites Sorcières : Ghislaine Arabian

Le XIVe arrondissement est un rien disparate : il est nettement moins prestigieux que les VIe ou VIIe et il n’a pas le confort bourgeois des XVe ou XIIe arrondissements. Il a été en grande partie reconstruit dans les années 1980 et rappelle par endroits une des ces villes nouvelles sans âme que l’on trouve en banlieue. Y font exception les quelques rues situées juste en dessous du cimetière du Montparnasse, autour de la rue Daguerre. Ces quelques pâtés de maisons ont échappé aux rénovations du baron Haussmann au XIXe siècle, puis au rénovations de M. Chirac au XXe ; ils ont conservé cette architecture surannée à la fois simple et si engageante qui caractérisait ce que nous appelions autrefois les quartiers populaires. Bien sûr, comme pour le reste de Paris, cela fait bien longtemps que les prolétaires ont quitté les lieux, mais le quartier a gardé une sorte d’esprit terre-à-terre qui fait manifestement défaut à certains de nos autres quartiers un peu trop chichiteux.

C'est dans ce quartier que Ghislaine Arabian a choisi d’ouvrir son propre restaurant il y a de cela deux ans, elle qui était autrefois au Pavillon Ledoyen, un de ces hauts-lieux de la gastronomie parisienne dont les prix astronomiques laissent pantois. Depuis l’ouverture de ce nouveau restaurant, j’ai essayé en vain d’avoir une table et j’avais fini par y renoncer. Mais à l’occasion d’une soirée pluvieuse de janvier, le miracle s’est finalement produit.

Les Petites sorcières est une de ces adresses, comment dire… Le décor, eh bien, le décor… Quel décor ? Autrement dit, ceci est un restaurant pour gastronomes sérieux : on ne vient pas ici pour le beau linge, la musique d’ambiance et pour murmurer de doux riens à la lueur des chandelles. On ne vient pas non plus pour trouver un décor vrai ou faussement Art nouveau avec nappes à carreaux rouges et blancs. On vient ici pour déguster et qui plus est, pour déguster une cuisine originale et intéressante car Ghislaine Arabian est originaire de la zone frontalière entre la France et la Belgique, une région qui a sa propre cuisine laquelle n’a jamais conquis une réputation internationale. C’est une région où la cuisine est avant tout familiale et met en œuvre des ingrédients humbles tels les endives ou la bière que le reste de la France—voire le reste du monde—connaît mal ou pas du tout. Et ce sont ces ingrédients qu’utilise Mme Arabian avec des resultats spectaculaires. C’est elle-même qui vient prendre votre commande ; elle est aimable et attentive, mais d’une manière directe et simple, sans la moindre obséquiosité. Si vous voulez un polichinelle trop habillé qui vous caresse et vous fasse courbettes et ronds-de-jambe, passez votre chemin ; ce n’est pas le lieu.

Nous étions nombreux à notre table, aussi nous avons pu expérimenter un bon assortiment de plats. Mes commensaux ont commencé à se pâmer dès l’entrée : qui avec un œuf poché accompagné d’une simple (enfin, simple si on veut) sauce à la truffe avec une tranche de truffe et une seule, élégante mouillette. Qui avec du homard en feuilleté. On me dit que les croquettes de crevettes grises étaient divines ; elles ont été avalées avant même que j’aie pu quémander une bouchée en dégustation. Le consommé de bœuf fut déclaré le meilleur consommé jamais goûté. Sans restrictions. Quant à mon boudin noir accompagné de chou rouge confit et de châtaignes, le boudin lui-même était exquis, tout comme l’était le chou rouge avec les châtaignes, mais peut-être manquait-il une petite pointe pour rassembler les deux. Quoi qu’il en soit, c’était la façon parfaite de commencer un repas par une soirée de grande pluie.

Les exclamations de plaisir ont continué pendant les plats principaux. Il y eut un carré d’agneau avec des côtelettes si fines et délicates qu’elles avaient des allures de miniatures ; mais on m’assure que le goût était majeur et il y en avait à profusion. Un pigeon à ma gauche était cuit à une telle perfection que ses tons rosés auraient pu faire rougir Schiaparelli. Une joue de bœuf braisée aux carottes et un filet de bœuf avec une sauce à la gueuze suscitaient des cris d’émotion à ma droite. Mon turbot était rôti au four à la bière et servi sur un lit d’épinards cuits à la perfection ; la texture était parfaite, la sauce paradisiaque. Les oignons frits posés dessus apportaient un goût gras que je trouvais regrettable, mais je les ai simplement balayés d’un simple coup de couteau pour continuer à jouir de mon poisson en toute béatitude.

Les desserts ont eu tout autant de succès, peut-être plus. La gaufre de Bruxelles servie avec une sauce au chocolat et une glace à la truffe m’a parue un rien trop riche pour finir un repas, bien que ma voisine l’ait mangée sans en perdre une miette et avec une délectation évidente. Alors j’ai choisi quelque chose de tout aussi inattendu et je n’ai pas été décu : un parfait à la chicorée avec un sabayon à la bière blanche. C’était tout simplement un rêve matérialisé : un équilibre parfait d’onctuosité et de douceur avec une légère pointe d’amertume pour exalter le tout. Parfois, la vie est  trop belle

Même la pluie qui tombait comme des arbalètes sur le chemin du retour n’est pas arrivée à délayer mon sentiment de bien-être après un tel dîner.

Les Petites Sorcière – Ghislaine Arabian
12 rue Liancourt – 75014 Paris
Fermé dimanche et lundi.

Entrées environ 10 à 15 euros ; plats principaux environ 25 à 30 euros ; desserts environ 10 à 12 euros. Carte des vins un peu limitée mais raisonnable avec la plupart des sélections bien en-dessous des 50 euros.

dimanche 19 décembre 2010

Soldes dhiver : 12 janvier 2011 pour 5 semaines

Si vous imaginez de venir à Paris pour le réveillon de la Saint-Sylvestre et profiter non seulement de la Ville Lumière, mais aussi de soldes géants après noël, il faudra repenser votre stratégie et venir plus tard ou rester (beaucoup) plus longtemps.

Les dates fixées par la loi

Le système français concernant les soldes et les ventes promotionnelles est à peu près incompréhensible pour les étrangers. Oui, en France les commerçants sont libres de fixer leurs prix. Non, les commerçants n’ont pas le droit de proposer des rabais et des liquidations quand bon leur semble. Les dates et la durée des deux périodes annuelles de soldes sont fixées par la loi, laquelle précise aussi que ces soldes doivent s’appliquer à des marchandises qui sont en vente depuis un mois au moins, garantissant ainsi que les commerçants ne cherchent pas à tromper l’acheteur en proposant à prix réduit tout un stock de moindre qualité, crée exprès pour être refourgué à prix réduits. Tous les articles soldés doivent comporter la même garantie de qualité et de fiabilité que les articles vendus au prix plein. Les commerçants français rechignent aux rabais, promotions, soldes et marchandages ; le consommateur français, quant à lui, se méfie des commerçants. D’où ce cadre méticuleusement réglementé.
Conformément donc à la loi les soldes d’hiver débutent le deuxième mercredi de janvier, bien après la fin des courses de noël et même après les étrennes de janvier. (En France, traditionnellement on ne fait de cadeaux de noël qu’aux membres de la famille ; les autres cadeaux qu’on fait aux salariés, aux employés de maison, aux relations de travail, aux clients, etc. sont appelés des « étrennes » et se font dans les premiers jours de janvier accompagnés des traditionnels vœux de santé et de prospérités pour l’année à venir, matérialisés par les cartes de vœux qui prennent ainsi la place des cartes de noël du monde anglo-saxon. Il existe peu de spectacles aussi effrayants que le regard mauvais du concierge ou gardien d’immeuble qui, passé le 2 ou 3 janvier, n’a toujours pas reçu sa petite enveloppe avec carte et espèces froissables. Souhaiter la « Bonne Année ! » avant le 1er janvier est de mauvais augure ; présenter ses vœux passée la première semaine de janvier est à la limite de l’inconvenant.)

Les avantages pour le touriste

Revenons aux soldes et rabais. Le touriste qui réside hors de l’Union européenne devrait marquer en gros dans son agenda la date suivante : à partir du mercredi 12 janvier 2011 quasiment tous les magasins de Paris, des plus obscurs aux plus renommés (avec quelques exceptions) offriront des réductions allant de 20 à 40 pour cent du prix affiché. Ceci est une bonne nouvelle pour tout le monde, mais pour les non-résidents de l’U.E., à ces réductions peut s’ajouter la détaxe de la T.v.a. si l’acheteur dépense un minimum de 175 euros dans un même magasin. Sachant que la T.v.a. est de 19,6% sur la plupart des marchandises, cela peut représenter au total une économie de quelque cinquante pour-cent ou plus du prix initial.

Tout est dans la gestion du calendrier (1e partie) : les 12, 13 et 14 janvier c’est pour vous

N’oubliez jamais que toute française qui s’intéresse un tant soit peu à la mode (ou tout français, d’ailleurs) est parfaitement avertie des dates des soldes et compte les jours ; elle sera à la porte de sa boutique préférée bien avant 8 heures le matin du 12 afin d’être la première sur les rangs pour acheter la marchandise qu’elle aura pris soin de repérer la veille. Donc, si vous souhaitez profiter de l’offre la plus large possible, si vous voulez vous faire un petit noël rien que pour vous, faites en sorte d’aller faire votre shopping ce premier mercredi, jeudi ou vendredi. A partir du premier week-end, d’autres auront fait le tri pour vous et le choix sera beaucoup plus limité.

Tout est dans la gestion du calendrier (2e partie) : les anniversaires et la noël à venir

Les soldes doivent s’achever au plus tard le 15 février, mais beaucoup de commerces choisiront de les arrêter avant, certains au bout d’une dizaine de jours. D’autres continueront jusqu’au dernier moment, augmentant petit à petit le pourcentage de rabais à mesure que passent les semaines jusqu’à soixante ou soixante-dix pour cent. C’est le moment de se livrer au droit de glane (ça sonne tellement mieux que le charognage !) : acheter au gré des découvertes ces petits cadeaux qui serviront aux anniversaires ou aux moments inattendus. Une mise en garde cependant : certains de des articles auront fait l’objet de maniements parfois brutaux de la part d’acheteurs pris de frénésie… Vérifiez bien qu’il n’aient pas été victimes de petites déchirures ou d’accidents ! Pensez aussi à vous poser les bonnes questions :  si vraiment personne n’a voulu de cet article-là pendant toutes ces semaines, n’y aurait-il pas une excellente raison à cela ?
Bonne chasse!

lundi 13 décembre 2010

France 1500 : Entre Moyen Âge et Renaissance

au Grand Palais
du 6 octobre 2010 au 10 janvier 2011

Lorsqu’un parisien cherche à départager les différentes expositions en cours et déterminer laquelle est celle qu’il « faut » avoir vue, un de ses critères sera le lieu où elle se tient et ses dates. Pour «l’establishment» muséal, il n’est pas de consécration plus glorieuse qu’une exposition au Grand Palais à la rentrée. Pour les non-parisiens, le Grand Palais est cet énorme édifice avec un impressionnant toit de verre situé entre le bas des Champs-Élysées et le pont Alexandre III qui fut construit pour cette manifestation triomphale de la Troisième République que fut l’Exposition universelle de 1900, de bienheureuse mémoire. Quand à la «rentrée», c’est sous ce nom que nous désignons l’automne, le moment où toutes les affaires vraiment sérieuses reprennent après la morte-saison de l’été : les dissensions sociales, les disputes politiques, les courses hippiques, les dîners en ville, l’opéra, les manifestations artistiques.

Cette année deux expositions ont reçu cet insigne honneur : l’une consacrée à Monet et l’autre aux arts en France autour de 1500. Par principe, je ne fréquente pas les expositions consacrées à la peinture de Monet. Non que je ne l’apprécie pas, bien au contraire : pour jouir pleinement de ses œuvres, il faut pouvoir les regarder avec un recul d 3 à 5 mètres ce qui est rigoureusement exclus dans une de ces expositions dites «incontournables» vu le nombre considérable de têtes qui viennent sans cesse se dodeliner devant le tableau que l’on essaie d’admirer. J’ai donc opté pour l’autre.

France 1500 est une exposition extrêmement ambitieuse : elle prétend ni plus ni moins corriger un ou deux siècles d’erreurs de la part des historiens de l’art quant à la transition entre l’art du moyen-âge vers celui de la Renaissance. Les commissaires de l’exposition se proposent d’y arriver en montrant la vigueur du style du gothique tardif vers 1500 et aussi en prouvant la présence sur le territoire français de formes italianisantes avant même la conquête du duché de Milan par Louis XII. Je veux bien croire qu’il y ait, quelque part, quelqu’un que ces problèmes de nomenclature préoccupent profondément, quelqu’un qui ne peut s’endormir le soir tellement il s’interroge sur la date précise à laquelle les fondements de l’art ont basculé, délaissant le moyen-âge tardif et se ré-inventant à la Renaissance. Cependant, je doute que le grand public, lui, s’en soucie tant que cela. Quant aux érudits, je veux croire que tout historien de l’art qui vaut son pesant de cacahuètes sait déjà à quel point ce type de distinction est arbitraire et probablement futile.

Une mise en garde

Malheureusement, cette exposition souffre de deux erreurs commises par ses organisateurs. La première est le choix du nom, France 1500. On aurait peine à imaginer un titre moins excitant, moins évocateur que celui-là. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il s’agit du titre d’un rapport administratif sur les perspectives industrielles de la ville d’Aurillac, avec de surcroît une coquille (code postal 1500 au lieu de 15000). Deuxièmement, les commissaires ont eu la regrettable idée de disposer l’exposition selon le schéma intellectuel qui régit le catalogue. C’est tout simplement un désastre : une première section qui illustre les mutations stylistiques de 1460 à 1480 est suivie d’une deuxième section organisée géographiquement ; une troisième section essaie d’approfondir certaines innovations techniques ou iconographiques cependant que la quatrième et dernière section prétend montrer les confluences et interpénétrations des styles gothiques et italiens. Le résultat est un méli-mélo inextricable qui illustre très bien la variété des techniques et des influences à la fin du quinzième siècle mais d’une manière désespérément confuse. On se prend à errer d’un vrac de sculptures mélangées avec des peintures avec des tapisseries avec des manuscrits, etc. vers le vrac suivant sans que l’on perçoive clairement le pourquoi de ces juxtapositions. Au final, le résultat laisse le spectateur plus désemparé qu’éclairé. Bien entendu, on comprend que le but est de montrer la diversité des courants et des styles qui balaient la France, que cette dernière attire simultanément des artistes et des œuvres venus des Pays Bas et de l’Italie et que la distinction même que l’on a l’habitude de faire entre le gothique tardif et les débuts de la Renaissance est somme toute très artificielle. Cela fonctionne dans le catalogue, mais pas dans l’espace d’exposition.

Allez-y tout de meme!

Quoi qu’il en soit, il ne faut pas laisser passer cette exposition : son ampleur est prodigieuse et la variété des œuvres et des techniques exposées laisse pantois. À la lumière de mes critiques ci-dessus, je vous suggère l’approche suivante : n’essayez pas de comprendre le discours d’histoire de l’art sous-jacent et focalisez vous sur les objets eux-même les uns après les autres ; laissez-vous déborder par le simple plaisir de voir une telle abondance de richesses réunies. Pour ma part, c’est la multitude de manuscrits enluminés qui constitue réellement le clou de l’exposition parce que ces œuvres si fragiles et si précieuses sont si rarement montrées. France 1500 nous offre une superbe occasion de les apprécier dans le contexte des réalisations contemporaines ; obsédés comme nous le sommes depuis la Renaissance par la peinture de chevalet, nous avons tendance à oublier qu’à la fin du moyen-âge et aux débuts de la Renaissance les peintres de manuscrits comptaient pour des artistes majeurs et que ces œuvres précieuses et portatives étaient des commandes importantes et très prisées. De par leur utilisation quotidienne, de par leur relation de proximité physique avec le prince ou le souverain qui les avait commandés, ces objets étaient intimement liés à la personne sacrée du prince. Ne serait-ce que pour les manuscrits, cette exposition est un «must». Mais ajoutez à cela le bouquet de peintures de Jean Hey, alias le Maître de Moulins : elles sont venues d’Autun, de Bruxelles, de Chicago, de Glasgow, de Munich, de New York et de Paris pour être réunies et former un ensemble qui est un ravissement pour les yeux et que l’on ne reverra pas de sitôt, à moins bien-sûr de suivre l’exposition jusqu’à Chicago. Cette exposition offre aussi une occasion unique d’apprécier de nombreux vitraux de provenances variées. Étant donnée leur fragilité naturelle ainsi que leur susceptibilité à des destructions irraisonnées dues à des changements de goût, de religion ou de style, beaucoup de vitraux ont été perdus et l’on peut facilement oublier combien cette technique était encore vigoureuse à la fin du moyen âge et jusque tard dans la Renaissance.
Avec tout le respect que je porte à Monet installé dans les galeries à côté, des deux grandes expositions de la rentrée, c’est France 1500 qu’il faut absolument aller voir.

jeudi 9 décembre 2010

Fêtes de fin d'année à Paris avec des enfants

Pour toutes sortes de raisons, beaucoup de gens semblent penser que Paris n'est pas une ville adaptée aux enfants : trop de musées et de monuments, trop de nourritures étranges servies à des heures inhabituelles, un manque de cartes pour enfants dans les restaurants, etc. Je repense souvent à l'anecdote racontée par Adam Gopnik dans son livre Paris to the Moon : un pédiatre lui recommande de donner du fromage de Roquefort à manger à son jeune fils. Quand l'auteur lui demande pourquoi, le médecin répond :
"Pour qu'il y prenne goût!".
Les voyages devraient être l'occasion d'élargir les horizons, de pousser un peu ses limites, surtout pour les enfants. Après tout, c'est quand on est jeune, que les dents sont encore solides et bien accrochées qu'il faut goûter pour la première fois aux Négus! (Le Négus est une magnifique confiserie fabriquée à Nevers qui allie un caramel dur et un caramel mou.)

Outre ce type de plaisirs, la ville est bien équipée en  terrains de jeux qui permettent aux jeunes enfants de se défouler et libérer leur trop-plein d'énergie ; près du Victoria Palace, par exemple, il y en a un très grand dans le Jardin du Luxembourg. Et parfois les parents ont le tort de sous-estimer leurs enfants : il y a des enfants qui aiment vraiment les musées ; je me souviens que c'était mon cas. A l'exception du département des antiquités égyptiennes du Louvre parce que je m'y suis retrouvé séparé de mes parents et il m'a fallu des heures (ou du moins c'est ce qu'il me semblait) pour les retrouver, errant parmi les vases canopes, les momies et autres objets effrayants. A ce jour, je déteste toujours l'art égyptien.

Le site internet anglophone Ciao Bambino qui est consacré aux voyages en famille avec enfants vient de publier un billet sur son blog avec des suggestions pour les occuper et les émerveiller à Paris pendant les fêtes de fin d'année ; toutes ne sont pas forcément celles que j'aurais choisies mais de toute évidence il y a de quoi faire et beaucoup d'options!

http://www.ciaobambino.com/ciaobambinoblog/index.php/2010/12/christmas-in-paris-with-kids/

lundi 6 décembre 2010

D'Or et de Feu : Musée de Cluny jusqu'au 10 janvier 2011

D’Or et de feu : L’Art en Slovaquie à la fin du Moyen Âge.

16 septembre 2010 – 10 janvier 2011

Ceux qui, comme moi, ont grandi dans l’Europe de la Guerre froide ont presque inéluctablement une vision tronquée du centre et de l’est du continent. Une vision tronquée par ce laminoir qu’a été le vingtième siècle dont l’horreur reste difficile, voire impossible à conceptualiser et, pour parachever le tout, tronquée par ce « rideau de fer » qui a coupé le continent en deux pendant tant d’années. À la Mittel-Europa—qui évoque des personnages un peu ridicules issus de Tchekhov, Kafka ou Gogol—a succédé l’Europe de l’Est : pauvre, opprimée, culturellement inexistante en dehors des lourdeurs rétrogrades des manifestations officielles du pouvoir.

C’est donc toujours une joie de découvrir ou re-découvrir que dans un autre temps, ces pays non seulement n’étaient pas des marches sous-développées, limitrophes de notre monde, mais qu’ils étaient au cœur même de la civilisation européenne. C’est ce que montre cette petite exposition au Musée national du Moyen-Âge (alias Musée de Cluny) consacrée à l’art en Slovaquie à la fin de Moyen-Âge.

Dès l’entrée de l’exposition, on nous explique enfin pourquoi la Slovaquie n’apparaît jamais dans les cartes anciennes de l’Europe : parce que, quoique de langue slave, elle a été pendant des siècles le nord de la Hongrie avant de reparaître au vingtième siècle comme l’est de la Tchécoslovaquie. Voici déjà un morceau de puzzle qui se met en place et qui situe géographiquement et culturellement ce pays dans un carrefour de l’Europe où se croisent les courants germaniques, hongrois et slaves, réunis par la présence de mines d’or.

L’exposition est une exposition d’art sacré composée de sculptures en bois peint et doré, de peintures, d’orfèvrerie et de manuscrits. Elle n’est pas énorme mais elle n’est pas négligeable non plus : elle occupe toute la salle du frigidarium des thermes romains. (Pour les habitués de Cluny, c’est la très grande salle au bout du rez-de-chaussée consacrée à la sculpture gallo-romaine : c’est là que l’on peut voir le célèbre Pilier des nautes.) Ce n’est donc pas une « exposition-dossier » mais bel et bien une vraie exposition.

Les œuvres les plus remarquables sont les sculptures : La Nativité de Hlohovec par exemple, qui associe une imposante Sainte Famille à tout un monde anecdotique plein de charme, rendu avec une inventivité quasi-cubiste dans le traitement de l’espace et des perspectives. Si la Vierge Marie et saint Joseph sont sculptés de face, au dessus de la tête de ce dernier se découvre tout un paysage au traitement libre, dont un pré rempli de moutons campés sur le haut de leur colline vus directement d’en haut, comme si on les survolait en hélicoptère ; le pauvre enfant Jésus, quant à lui, est sensé être retenu par des anges dans une sorte de hamac mais qui met en défaut toutes les lois de la gravité. On est divin ou on ne l’est pas !

Certains des drapés en bois doré sont un festival pour les yeux, en particulier celui du perizonium du monumental Crucifié de Maître Paul de Levoča dont le tourbillonnement accroche la lumière et contraste si magnifiquement avec la raideur blanche et sanguinolente du corps du Christ mort. (Une autre œuvre du même artiste, le Calvaire de Malé Ukrižovanie montre un autre perizonium dans un style très différent, en deux festons réguliers, suprêmement élégants et décoratifs.)

Les peintures sont un peu plus inégales et cela peut s’expliquer par la diversité des origines : à la fin du Moyen-Âge, en Slovaquie comme ailleurs, les œuvres ne sont pas toujours des créations locales. Parfois les artistes se déplaçaient pour répondre à une commande, parfois la commande était réalisée ailleurs puis acheminée et parfois, les éléments principaux étaient commandés chez un maître réputé et insérés dans un ensemble en partie de création locale.

La peinture la plus remarquable est l’Adoration des Mages du Maître MS, autant pour l’étonnant traitement de la perspective de l’arrière plan que pour le traitement vivant et individualisé des participants du premier plan.

Les quelques œuvres d’orfèvrerie exposées illustrent bien les liens avec la Hongrie, notamment par la forme si caractéristique des calices, dont la facture est exquise. Certains des calices, tout comme le grand ostensoir de Spišska Nová Ves (117 cm de haut ! Dame !) intègrent des éléments décoratifs tels des rinceaux végétaux, dont le naturalisme et la vigueur sculpturale sont remarquables, surtout quand on les compare à la surcharge et à la complication que l’on voit dans certains autres centres vers la même époque.

En bref, c’est une petite exposition délicieuse qui mérite absolument que l’on s’y arrête.

lundi 29 novembre 2010

L'Apo-quelquechose du VIe arrondissment : Hermès

C'est une consécration, il n'y a pas de doute. Est-elle bienvenue? Cela est un autre débat.
À quelques jours d’intervalle, deux jalons importants viennent de se poser dans l’évolution de tout un quartier :
   1.   L’ouverture, le 19 novembre du nouveau magasin Hermès au 17 rue de Sèvres
   2.  L’annonce officielle que le prix moyen du mètre carré résidentiel dans le 6e arrondissement a bel et bien franchi la barre des 10.000 € (Vendredi 26 novembre 2010)

L’arrivée de Hermès

Ceux d’entre vous qui ont lu le livre de Dana Thomas Luxe and Co : Comment les marques ont tué le luxe, savent déjà que dans son passage au crible du marketing et du monde des griffes dites « de luxe », la seule maison qui trouve grâce aux yeux de l’auteur est Hermès dont elle souligne l’excellence du savoir-faire et de la qualité des matériaux. (Si vous n’avez pas lu ce livre et si vous vous intéressez à la mode ou à la notion de luxe, je vous engage à vous jeter dessus le plus rapidement possible. C’est effrayant et fascinant à la fois.)

Il y avait pour moi quelque chose de cocasse à pénétrer dans ce nouveau magasin de l’hyper-luxe, qui héberge aussi le fleuriste Baptiste : la dernière fois que j’avais passé ces portes, c’était pour subir les épreuves de natation du B.E.P.C. En effet, le magasin-phare de Hermès sur la rive gauche occupe les locaux de l’ancienne piscine Lutétia où avaient lieu nos cours de natation lorsque j’étais élève au collège de la rue Cler. (Il n’y a aucun lien avec l’Hôtel Lutétia, autre que le nom et la proximité géographique.) Puisque le bâtiment est classé, le magasin a dû s’accommoder d’un énorme espace un peu glacial—malgré les ferroneries art déco des coursives—et que le classement imposait de garder intact dans sa structure. L’architecte Denis Montel a eu la très-heureuse idée de créer des cônes inversés en résilles géantes de bois clair, sorte de hauts-fourneaux virtuels, ou peut-être des pièges à homard intergalactique. Ces structures aux tons chauds viennent compartimenter cet espace un peu stérile, sans pour autant nuire à la lisibilité d’ensemble. Le bassin même de la piscine été recouvert d’une dalle de mosaïque, créant ainsi un grand parterre pour l’implantation du magasin (1.500m², que diantre !). Seul bémol : les galeries qui entourent l’ancienne piscine sur deux étages ont perdu toute fonction et attendent encore une idée de génie pour les intégrer dans un propos décoratif.

L’évolution d’un quartier

L’arrivée de Hermès me paraît l’aboutissement d’un processus dont je place symboliquement le début à l’arrivée de la maison Dior, qui en 1997 avait pris la place de la librairie Le Divan à l’angle des rues Bonaparte et de l’Abbaye. Bien sûr, Cartier avait déjà remplacé le disquaire Raoul Vidal ; Armani avait investi l’emplacement du Drugstore… Mais voir une librairie aussi vénérable et chargée de caractère que l’était Le Divan se transformer en la énième boutique Dior avait un je-ne-sais-quoi de troublant, de choquant : le sentiment d’un monde qui passe, d’un lieu qui s’oublie, d’un univers dont les priorités seraient à revoir... (J’avais eu la même sensation lors de la fermeture de la librairie Scribner’s sur la Cinquième Avenue à New York : le sentiment de l’irréparable. Aujourd’hui l’espace est occupé par une boutique Sephora.)

Dans le cas du magasin Hermès—peut être parce que je suis un piètre nageur—j’avoue n’avoir aucun regret. Il est curieux que cette maison ait tant attendu pour venir voir sur la rive gauche comment ça se passe : bien qu’il s’agisse officiellement de leur 235e magasin dans le monde, ce n’est que le troisième magasin Hermès à Paris, en comptant la boutique Motsch de l’avenue George V. Je ne compte pas la boutique « éphémère » de la rue de Grenelle, qui en réalité était à peu près achalandée comme un Hermès de boutiquaire d’aéroport de province : autant dire ne proposant rien hormis les carrés de soie, quelques portefeuilles et les ceintures à boucle « H ». (Mais qui aurait pu croire qu’il y eût autant d’Hippolyte, d’Hélie ou d’Hercule en ce monde pour porter toutes ces ceintures « H » ???)

Le mètre carré le plus cher de Paris

Cela fait déjà longtemps que le 6e arrondissement avait le mètre carré résidentiel le plus cher de Paris et l’on s’étonne que les géants du marketing « de luxe » aient mis autant de temps à s’en rendre compte. Peut-être est-ce parce qu’ils croyaient y détecter encore des traces d’un parfum interlope flottant sur le quartier ? Il est vrai que longtemps le 6e s’est voulu un quartier d’artistes et d’intellectuels par opposition aux quartiers plus bourgeois des 8e et 16e arrondissements. Cependant, il faut quand même se souvenir qu’à l’époque où il y avait trois Drugstore à Paris (endroits précurseurs de ce qui sera le « bling » des années 2000) : il y en avait déjà un sur la place Saint-Germain-des-Prés (les deux autres étaient chacun à un bout des Champs-Élysées). En 1965 c’était déjà une forme de reconnaissance du pouvoir d’achat de la rive gauche. Sauf que dans les années soixante-dix le Drugstore germanopratin avait acquis une réputation un peu sulfureuse : on disait qu’il était un lieu de rencontre entre les gigolos et leurs clients. Toujours est-il que l’embourgeoisement du 6e arrondissement est aujourd’hui devenu incontestable : non seulement le mètre carré résidentiel y est-il le plus cher de Paris, mais le boulevard Saint-Germain offre aux commerces le mètre carré le plus rentable de Paris, selon les dires du gérant d'une boutique située tout près de la place Saint-Germain –des-Prés. Ceci explique sans doute la présence de grandes marques de plus en plus nombreuses pour profiter de ce boulevard qui se transforme petit à petit en centre commercial de plein-air. Hermès a tout de même eu le bon goût de marquer sa singularité en s’installant rue de Sèvres plutôt que sur le boulevard Saint-Germain lui-même. Ce choix a peut-être été motivé par les difficultés à trouver un local suffisamment grand pour faire son magasin, mais il lui confère une distinction et un particularisme qui lui font honneur.

Apothéose ou apocoloquintose ?

Reste la question de fond : le quartier a-t-il perdu son âme ? Heureusement, il reste les petites rues qui se peuplent encore de boutiques indépendantes, de créateurs, de multi-marques avec leur personnalité. Pour l’instant du moins, nous profitons du meilleur de deux mondes : de la notoriété et qu’amènent ces grandes marques qui cohabitent avec d’autres enseignes plus originales, de talents confirmés ou à découvrir. À cet égard, on ne peut pas manquer de noter que juste en face du nouveau Hermès se trouve une des institutions du 6e arrondissement : le tailleur Arnys. Temple du sur-mesure un rien dandyfié, à la distribution quasi-confidentielle, la maison est là depuis 1933 ; en somme, elle était là avant la piscine Lutétia et elle lui a survécu. Tout un programme.

Donc à ma question « apothéose ou apocoloquintose » je réponds : un peu des deux, et avant tout un quartier où il fait encore bon vivre, particulièrement dans sa partie sud, le 6e arrondissement dit « familial » avec ses commerces de bouche, ses marchés. Sa vie si parisienne, en somme.